L'Armée Citoyenne Irlandaise

le SR et la libération de l'Irlande

Aujourd'hui, peu de gens en parlent ou en ont connaissance, mais l'Irlande, en tant que territoire indépendant, vainqueur de l'impérialisme anglais, doit beaucoup au syndicalisme révolutionnaire irlandais. En mars 2016, lors des commémorations de l'Easter Rising (le centenaire du Soulèvement de Pâques 1916), on a pu voir le président de la République d'Irlande (Micheal D. Higgins) et les autorités publiques saluer la statue de James Connolly (figure du syndicalisme révolutionnaire irlandais) à Dublin, et respecter une minute de silence. En cette fête de Pâques 2019, et par ce texte, nous rendons hommage aux syndicalistes révolutionnaires de l'Armée Citoyenne Irlandaise et de l'ITGWU.

Conscience nationale et autonomie du prolétariat

 

Il y a plus de cent ans, le mouvement ouvrier et paysan irlandais prend ses distances avec les socialistes anglais et s'autonomise dès 1908. Si le nord-est de l'Irlande, autour de Belfast, s'est développé au même rythme que le capitalisme de l'empire britannique, avec une majorité d'ouvriers spécialisés, protestants et conservateurs, l'ouest et le sud voient la naissance d'une classe ouvrière parcellisée, inexpérimentée et non spécialisée, issue de l'immigration intérieure de paysans catholiques ayant été expropriés et contraints d'aller vers les quelques bassins urbains du reste de l’île. Tour à tour organisée et inorganisée dans une multitude de syndicats de métiers, cette jeune classe ouvrière irlandaise est alors à la merci des centrales britanniques.

 

Le refus du réformisme anglo-saxon et la prise de conscience que les socialistes anglais n'épouseront jamais la cause de l'auto-détermination du peuple irlandais poussent ces derniers à rejoindre, au début du 20ème siècle, le syndicalisme révolutionnaire. Celui-ci est alors en train de se propager internationalement telle une traînée de poudre depuis la France et les Etats-Unis. Le syndicalisme révolutionnaire apparaît d'autant plus légitime aux yeux des Irlandais, qu'il s'inscrit dans la vielle tradition de résistance à l'égard de la domination anglaise. L'Irish Transport and General Worker’s Union (ITGWU) voit donc le jour en 1909. C'est l'un des rares syndicats qui fut hégémonique dans la classe ouvrière d'un pays. Fortement marqué par les IWW américains et la CGT française, cette organisation syndicale irlandaise mènera une grève générale de sept mois en 1913, provoquant le « lock out » de Dublin (ce que n'a fait aucun autre syndicat à l'époque). Le syndicalisme irlandais se trouve donc vite une identité propre, liée à sa condition de colonisé. Il syndique les dockers, les charbonniers, les porteurs, les ouvriers non qualifiés de l'industrie du verre, des eaux minérales, des fabriques de biscuits, les cheminots, ainsi que les chômeurs (20% des habitants de Dublin par exemple). Les « grèves de solidarité » permettent des victoires appréciables et très vite l'influence de l'ITGWU gagne les secteurs spécialisés de l'automobile, des conducteurs de tramways, de trains, de fiacres, des ouvriers de l'acier et du bois.

 

L'organisation syndicale irlandaise est, pour un temps, rattrapée par la tradition anglo-saxonne en matière d'orientation ouvrière, puisqu'un Parti travailliste émerge de ses rangs : l'Irish Labour Party. Véritable excroissance du syndicat dans la sphère politique au début, il dériva vite vers le réformisme et la social-démocratie. Cependant, les organisations du prolétariat irlandais sont bien là, issues du syndicalisme révolutionnaire, et sont indépendantes des organisations britanniques. Avant ce tournant, depuis plus de 200 ans, les petits groupes indépendantistes et républicains tentaient de créer les conditions favorables à un soulèvement national sans y parvenir. L'arrivée du syndicalisme révolutionnaire en Irlande permet enfin d'entamer concrètement la rupture et d'entrevoir une issue. Car c'est par le syndicalisme que l'indépendance prend une tournure de masse. La lutte de libération nationale n'est plus une affaire de sociétés secrètes issues de la paysannerie ou de la petite bourgeoisie républicaine mais devient une aspiration populaire, un but à portée de main, grâce aux capacités révolutionnaires et internationales du prolétariat organisé en syndicats puissants.

 

La place des femmes

Fondée sous les auspices de l'ITGWU, une organisation syndicale de femmes voit le jour en 1911 : l'Irish Women Workers' Union. L'organisation regroupe surtout des femmes travaillant dans l'imprimerie, les blanchisseries et les petits commerces. En octobre 1911, 1100 ouvrières du textile lancèrent une grève sauvage qu'organisa l'IWWU contre les conditions de travail et de vie désastreuses, les salaires trop bas (moitié moins qu'un salaire masculin), les interdits et les amendes à tout va au travail. Cette grève voit l'alliance du patronat, des autorités, de l'Eglise et même du syndicat protestant contre elle. Mais l'unité et la détermination des grévistes, trouvant dans le nouveau syndicat affilié à l'IGTWU un appui de taille, permit la victoire. Dans l'Irish Worker en décembre 1912, James Connolly, figure syndicaliste révolutionnaire et indépendantiste, écrit : « l’Irlande possède deux choses aujourd'hui en son sein (…) une classe ouvrière en colère et un noyau de femmes rebelles ; je ne peux séparer, dans mon esprit, ces deux choses ; pour moi, elles sont les composantes d'un tout ; des régiments différents de l'armée du progrès ». La naissance du syndicalisme féminin en Irlande est inséparable du développement du syndicalisme révolutionnaire et de la prise de conscience qui se généralise autour de la lutte de libération nationale.

 

L'organisation des femmes se développe aussi par l'actualité des suffragettes, mais surtout, avec les sociétés culturelles gaéliques qui permettent l'apprentissage et la transmission du patrimoine culturel irlandais. D'abord sous la coupe des groupes républicains historiques comme la Fraternité Républicaine Irlandaise, le combat culturel et identitaire est repris par les syndicalistes révolutionnaires qui s'emparent de la question afin de la populariser dans les milieux prolétaires et de promouvoir l'arrivée (voir le retour) du Socialisme. James Connolly affirme même, dans Le Mouvement ouvrier dans l'histoire irlandaise, que l'ancienne Irlande (avant la colonisation anglo-saxonne) était une société celte matriarcale basée sur la propriété commune du territoire clanique.

 

Avec l'arrivée du syndicalisme révolutionnaire, et pour la première fois dans l'histoire de la résistance irlandaise, les femmes ont enfin un rôle primordial dans la lutte de libération nationale. La grève générale de 1913 à Dublin n'aurait d'ailleurs pu tenir sept mois, et devenir presque un mythe, sans l'implication des femmes. C'est dans cette redécouverte culturelle, en lien avec l'expansion des luttes des femmes dans tous les secteurs de la société, que se crée le Cumann na mBan (« Conseil des femmes ») en 1914. C'est une milice exclusivement féminine, rattachée aux Irish Volonteers. Nombre de ses membres sont également des syndicalistes qui se battront aux côtés de l'Irish Citizen Army. Elles s'investissent dans le service médical et les transmissions, mais également en tant que combattantes, les armes à la main. Constance Markievicz, militante nationaliste et féministe, d'origine noble, est gagnée petit à petit au « nouveau Socialisme » qu'est le syndicalisme révolutionnaire, et préfère d'ailleurs combattre dans les rangs de l'Armée Citoyenne plutôt que de rester avec les groupes indépendantistes et républicains qui voient le militantisme féminin d'un mauvais œil.

Origines de l'Irish Citizen Army (ICA)

Comme on l'a dit précédemment, le 26 août 1913, une grève générale éclate à Dublin. Elle est menée par l'organisation syndicale ITGWU, et fait suite à un conflit à la compagnie des tramways. L'ITGWU fut créée à partir du modèle du syndicalisme industriel et révolutionnaire des IWW aux Etats-Unis. L'organisation est dirigée par James Connolly qui y a vécu de 1903 à 1910 et a contribué à fonder les Industrial Workers of the World (IWW). Il y a été témoin de l'importance d'armer les piquets de grève. Avec la répression du mouvement, qui dure jusqu’en février 1914, et l'hostilité grandissante des loyalistes protestants qui ont formé leur propre milice dès 1912 (l'Ulster Volonteer Force), l'ITGWU se dote d'une formation d'autodéfense pour protéger ses locaux, le « Liberty Hall » (Maison des syndicats), les manifestations, sa presse et les piquets de grève. L'ICA, « Irish Citizen Army » (Am na Saorànach en Irlandais) est alors fondée le 23 novembre 1913 à l'appel d'une autre figure du syndicalisme révolutionnaire irlandais, James Larkin dit « Big Jim ». L’objectif à ce moment-là est d’avoir une structure qui protège les travailleurs irlandais (de culture catholique pour la plupart) en grève contre les coups de la police et les briseurs de grève. Sur ces bases d’autodéfense, s’ajouteront très vite les résolutions de James Connolly et de Constance Markievicz, visant à rendre la milice offensive, mixte et capable de représenter les intérêts ouvriers dans le mouvement irlandais de libération nationale.

 

La création de l’ICA trouve son origine quelques années auparavant, lorsque le syndicat national des dockers à Cork en 1908, puis à Wexford en 1911 constitua une « police syndicaliste » armée lors d'un blocage, afin de défendre les grévistes et de sécuriser les lieux. Cette initiative locale se rattache en réalité aux questions d'époque qui traversent toute la 2ème Internationale, à savoir l'armement du peuple, la création d'« armées citoyennes » ou « armées populaires », le refus d'une armée de métier, comment gérer les confrontations éventuelles même avec l'accession légaliste de la social-démocratie au pouvoir, etc. Les positions divergentes se heurtent entre différents courants, comme par exemple entre Jean Jaurès et Rosa Luxembourg sur « l'armée nouvelle ».

 

Le concept d'armée de citoyens apparaît en 1881 dans les documents de la Social Democratic Federation de Grande Bretagne dont le jeune Connolly était alors membre, via la section écossaise. La SDF réclame alors l'abolition des armées permanentes de métier et la formation de forces nationales de citoyens prêts à prendre les armes en cas de besoin. Son leader, Harry Quelch affirme qu'« une armée de conscription serait moins déterminée à agir contre le peuple qu'une armée de volontaires ». Pour ces socialistes, ce n'est pas le service militaire qui doit être obligatoire, mais l’entraînement universel militaire, avec des officiers élus. Les positions de la SDF divergent de celles de l'Independant Labour Party qui s'oppose à tout militarisme. D'ailleurs, c'est au nom de l'antimilitarisme que ce dernier condamne en 1916 l'insurrection irlandaise…

De son côté, Lénine (qui se fait connaître en Europe après 1905) fait une distinction entre « nations opprimées » et « nations oppressives ». Les irlandais suivent son analyse en tant que peuple oppressé et occupé. Car en Irlande, l'armée présente et permanente, c'est celle des anglais. Cette réalité permet à l'Irlande d'échapper aux polémiques et débats qui font rage sur le continent européen sur la question de l'armement populaire. Il n'y a donc pas d'obstacle à la création d'une milice d'autodéfense ouvrière irlandaise.

Une identité syndicale et une autonomie ouvrière assumées

L'ICA a la particularité d'être une milice d'autodéfense ouvrière, fondée selon les principes du syndicalisme révolutionnaire très prégnants à l'époque. Le SR est d'ailleurs reconnu officiellement comme l'une des principales composantes historiques de la libération du pays. D'autant que l'ICA et les Irish Volonteers fusionnent après l'insurrection de Pâques de 1916 pour créer l'Irish Republican Army (IRA) qui libéra le pays. L'ICA n'est donc pas qu'un groupe issu du syndicat ITGWU, chargé de la protection du mouvement social et qui fut mis en place temporairement lors de grèves. Elle devient une formation officielle, permanente, approuvée le 6 avril 1914 par le Dublin's Trades'Council. Dans ses objectifs principaux dictés lors de sa constitution, l'ICA indique que « chaque membre recruté doit être, si possible, un membre d'un syndicat reconnu par le Congrès des syndicats irlandais ».

 

Le deuxième point de l'affiche de recrutement affirme que l'armée citoyenne « place sa confiance dans la seule classe qui n'ait jamais trahit l'Irlande – la classe ouvrière irlandaise ». Le mouvement ouvrier tente donc de s'approprier la lutte historique de libération nationale qui était l'affaire des républicains et de la petite bourgeoisie nationale depuis 300 ans. Dès sa création, l'ICA enregistre un millier de membres et son comité dirigeant comprend Jack White, Sean O'Casey pour la trésorerie, Jim Larkin, Richard Brannigan et Constance Markievicz pour le reste du bureau. L'Armée Citoyenne a ses locaux au Liberty Hall (la maison des syndicats), quartier général de l’ITGWU. Le commandement est confié au capitaine protestant Jack White qui dirige alors 2 bataillons formés dès novembre 1914.

 

La rivalité avec les Irish Volonteers se développe d'autant plus que la lutte des classes s'affirme à l'intérieur du mouvement de libération nationale. Un des membres de l'exécutif chez les Volonteers est Laurence Kettle, un patron arrogant, contre qui les ouvriers sont régulièrement en conflit. Pour l'ICA, il est clair que si la classe ouvrière s'engage dans une guerre d'indépendance pour libérer le pays de l'oppression anglaise, ce n'est pas pour le placer entre les mains d'exploiteurs irlandais.

 

L'armée citoyenne a comme double objectif de protéger le mouvement ouvrier lors des actions et manifestations, et de préparer la révolution nationale et socialiste. Pour préserver le caractère ouvrier du mouvement, Connolly refuse pour un moment la fusion avec les Irish Volunteers. Les membres de l’ICA portent comme uniforme une tunique vert foncé avec des chapeaux de Boers et un badge syndical de l'ITGWU représentant une main rouge. Sur le drapeau, sont représentées les étoiles de la grande ourse sur fond bleu, ou encore, une charrue celtique couplée aux étoiles de la grande ourse sur fond vert (« the starry plough »).

Collaboration de classe ou alliance tactique ?

Les désaccords au sein de l'ICA se cristallisent autour de la collaboration avec les Irish Volonteers. Larkin et O'Casey maintiennent une position sectaire et fermée, tandis que Connolly, Markievicz et White deviennent favorables à un rapprochement avec les autres forces indépendantistes, ne serait-ce que parce que les républicains ont le monopole des arrivages clandestins d'armes qui transitent par le port d'Howth. Pour Connolly, une alliance tactique ne signifie pas une collaboration de classe permanente. Jack White démissionne en mai 1914 laissant Larkin devenir chef d’état-major et bloquant toute alliance. Cette posture a pour effet de faire fuir la classe ouvrière irlandaise vers les républicains. Les Irish Volonteers passent de 12 000 hommes à 18 000 entre 1914 et 1915, tandis que les effectifs de l'ICA se réduisent de moitié. Beaucoup de combattants potentiels de la Citizen Army rejoignent les Volonteers pour avoir des armes et autres moyens matériels. Lors du soulèvement de Pâques, on trouve d'ailleurs Richard O'Carroll, membre de l'exécutif du Conseil des Syndicats Irlandais, et Peadar Macken, vice président du Trades' Council of Dublin en uniformes des Volonteers et non en uniformes des Citizen. Les réseaux d'armement de l'ICA sont réduits et viendraient des socialistes écossais et de Liverpool.

 

Les tensions se font également sentir au sein du bureau. Sean O'Casey provoque une réunion extraordinaire de l'ICA afin de pousser Constance Markievicz à choisir entre les Volonteers et les Citizen. Cette dernière avait des relations avec les Volonteers via des organismes culturels républicains et gaéliques. Mais le Conseil de l'Armée citoyenne renouvelle sa confiance en elle et en le travail qu'elle accomplit pour la cause, et O'Casey démissionne en octobre 1914. Jim Larkin quitte le pays le 17 octobre 1914 sous prétexte d'aller aux USA collecter des fonds pour la cause irlandaise. James Connolly se retrouve secrétaire général de l'organisation syndicale ITGWU, éditeur du journal Irish Worker et chef d'état-major de l'ICA. Le 24 octobre, le Liberty Hall (maison des syndicats) affiche la banderole «  Nous ne servons ni roi, ni kaiser, mais l'Irlande !».

La classe ouvrière irlandaise s'impose

Le passage de Connolly à la tête de l'Armée Citoyenne change la donne. Des alliances et de la diplomatie entre factions indépendantistes permettent de changer la situation logistique pour l'ICA. La réorganisation de la Citizen Army est donc politique. Connolly insiste sur l’entraînement, la discipline et la ponctualité. Des entraînements communs avec les Volonteers sont mis en place. Il s'applique à transformer le groupe de défense syndicaliste en unité de combat pour rattraper le retard qu'elle a sur les républicains et leur pouvoir d'attraction chez les ouvriers. Le nouveau chef d'état-major, Michael Mallin, ouvrier de la soie et ami de Connolly avait été dans l'armée britannique en Inde. Il apprend aux combattants de l'ICA comment fonctionne les tactiques de guérilla. Le but est alors de se rapprocher de l'aile gauche des Volonteers contrôlée par l'Irish Republican Brotherhood.

 

Ce rapprochement pourrait permettre une fragilisation de l'hégémonie des Volonteers sur la question indépendantiste. L'aile droite, sectaire et fermée, pousserait l'IRB vers l'ICA et cette dernière amènerait un retournement de situation avec une position hégémonique et centrale pour la classe ouvrière en Irlande. Connolly est persuadé qu'en matière militaire, l'actualité de la révolution prolétarienne nécessite que les dirigeants de l'IRB rejettent à un moment ou un autre leurs vieilles conceptions héritées du mouvement de sociétés secrètes paysannes et de la petite bourgeoisie, inefficaces, pour s'approprier les méthodes de combat du mouvement ouvrier international et l'idée de Socialisme.

 

Des actions unitaires se déroulent dès 1914 et se développent en 1915 avec des événements comme les commémorations pour Wolf Tone ou encore les funérailles du Fenian O'Donovan Rossa ramené des USA. En 1915, la répression anglaise via la loi de Défense du Royaume (Defense of Realm Act) va souder encore plus les organisations visant la libération nationale. Lorsqu'en novembre 1915, le capitaine Monteith, instructeur militaire chez les Volonteers, est démis de ses fonctions administratives pour quitter Dublin sur ordre des autorités anglaises, c'est vers Connolly et l'organisation syndicale qu'il se tourne pour faire un meeting de protestation.

 

Le Liberty Hall redevient un lieu d'accueil, ouvert aux différentes luttes populaires, et se transforme en centre de ralliement du mouvement séparatiste. Cette ouverture n'empêche pas Connolly de rappeler dans son recueil de textes intitulé « La reconquête de l'Irlande » en 1915, que, peu importe qui commence à démolir la citadelle de l'oppression, « seule la classe ouvrière peut la raser jusqu'au sol ». Le gouvernement en a conscience et tente une campagne d'intimidation. La Citizen Army peut être mobilisée à tout instant pour protéger les locaux du syndicat et sa presse, et elle sera aidée par d'autres factions du mouvement de libération. Elle n'a plus de position faible, elle doit être traitée d'égal à égal. D'ailleurs, le 30 octobre 1915, dans les colonnes de The Workers' Republic, James Connolly écrit :

« L'Irish Citizen Army fut la première force armée organisée publiquement au sud de la rivière Boyne. Sa constitution prononça, et le fait toujours, l'allégeance de ses membres au travail pour l'avènement d'une République irlandaise, et pour l'émancipation du mouvement ouvrier. Elle a été à l'avant-garde de tout travail national, et, bien que ne négligeant jamais sa spécificité, a toujours été à la disposition des forces du mouvement national irlandais pour réaliser les objectifs communs à tous. (…)

Qui, à chaque occasion quand l'ennemi frappait ceux qui défendaient la liberté, s'est hâtée aux côtés des victimes et a déclaré que leur cause était la sienne ? L'Irish Citizen Army !

Qui, quand un meeting de protestation a été organisé à Phoenix Park sous la direction du comité des Volunteers, fut le seul corps armé à être présent et à déclarer son adhésion à la cause des compagnons d'armes emprisonnés ? L'Irish Citizen Army !

Une organisation armée de la classe ouvrière est un phénomène nouveau en Irlande. Jusqu'à présent, les travailleurs d'Irlande ont combattu comme membres d'armées dirigées par leurs maîtres, jamais comme membres d'une armée dirigée, entraînée, inspirée par les hommes de leur propre classe. A présent, les armes à la main, ils proposent de suivre leur propre cours, de forger leur propre futur. Ni l'Home Rule ni l'absence d'Home Rule ne nous feront déposer les armes.

(…) L'Irish Citizen Army ne collaborera que dans un mouvement qui va de l'avant. Au moment où ce mouvement cesse d'aller de l'avant, elle se réserve le droit de quitter les rangs, et de continuer seule s'il le faut, dans son effort de planter l’étendard de la liberté, un pas plus prêt de notre but ».

 

A partir d'octobre 1915, Connolly va généraliser les liens entre luttes sociales et formations militaires pour le syndicat. Les manifestations et les grèves deviennent des moments privilégiés pour tester des manœuvres, défiler en uniforme, s'habituer aux conditions de la rue. Les grèves permettent d’entraîner militairement les grévistes. Dans The Workers' Republic du 6 novembre 1915 il est même affirmé que dorénavant l'ICA possède la plus grande réserve de combattants entraînés de Dublin. Le syndicat a en effet une grande influence dans la ceinture périphérique de la ville. Un atelier pour fabriquer des bombes et des mitrailleuses légères est mis en place au Liberty Hall. Des cours militaires théoriques y sont dispensés tout comme des ateliers de réflexion stratégique sur comment attaquer et prendre le contrôle de sites clés comme le Château de Dublin ou encore de capturer le Magazine Fort. Entre mai et juillet 1915, des articles de The Workers' Republic analysent et expliquent des tactiques de guerre et de guérilla au travers d'exemples concrets : l'insurrection de Moscou en 1905, celle du Tyrol en 1809, le soulèvement national en Belgique en 1830, Fort Alamo en 1836 ou encore les Communes de Paris de 1830, 1848 et de 1871. En janvier 1916, des officiers Volonteers viennent même assister à ces cours à titre d'observateurs. Les autorités anglaises laissent faire, pensant que c'est du bluff.

 

3 mois plus tard, le 24 avril 1916, le « lundi de Pâques », 120 miliciens de l'ICA et 700 Volonteers défilent dans O'Connell Street à Dublin. Soudain c'est la ruée pour occuper des bâtiments stratégiques. La poste centrale, la gare, le palais de justice, quelques manufactures sont pris d'assaut et sont tenus par les insurgés. Des armes sont dérobées par-ci par-là à l'armée britannique et des provisions de nourriture et de médicaments sont faites. Le bateau-cargo allemand Aud devant apporter 20.000 fusils avait été intercepté une semaine plus tôt par les autorités anglaises. Les indépendantistes ont quand même décidé de passer à l'action et proclament la République d'Irlande devant une foule médusée, prise au dépourvue. De nombreuses erreurs stratégiques sont commises, comme le fait que beaucoup d'irlandais combattent en Europe dans l'Entente, ne permettant pas le ralliement de la population à l'insurrection, ou encore que les insurgés n'occupent pas le Château de Dublin, siège de la communication de l'armée britannique, ce qui permet en 2 jours l'arrivée de 50.000 soldats en renfort. Après cinq jours, le 29 avril 1916, le Président du gouvernement provisoire, Patrick Pearse, décrète l'arrêt des combats.

 

C'est un nouvel échec pour l'indépendance et la répression britannique est implacable. Les dirigeants de l'insurrection sont passés par les armes dont 7 membres du gouvernement provisoire. James Connolly, blessé pendant les combats, passe devant le peloton d'exécution. La brutalité de la répression manque de peu d'anéantir le syndicalisme irlandais qui ne s'en relèvera pas de sitôt. Cependant, elle fait basculer l'opinion publique irlandaise en faveur de l'indépendance qui regroupe une majorité de voix lors des élections de 1918. Les restes de l'ICA et des Irish Volonteers fusionnent en 1916 pour constituer l'Armée Républicaine Irlandaise (IRA) qui mènera une guerre d'indépendance entre 1919 et 1922 aboutissant à l'autonomie d’État, puis, plus tard, à l'indépendance nationale.

 

Pour aller plus loin :

 

- Constance ou l'Irlande, de Anne Pons, éditions Nil

- James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, de Roger Faligot, éditions Terre de Brume

- La résistance irlandaise 1916 - 2000, de Roger Faligot, éditions Terre de Brume

- Irlande 1916, le printemps d'une insurrection, de Philippe Maxence, édition Via Romana

- Les libérateurs de l'Irlande, huit siècles de lutte, de Jean Luc Cattacin, éditions Vendémiaire

- Film Le vent se lève de Ken Loach

- Film Jimmy's Hall de Ken Loach