L'anarcho-syndicalisme

contre le Front Unique

Le rejet du Front Unique

Il faut tout d’abord casser le mythe selon lequel l’AS serait un courant plongeant ses racines dans les origines du mouvement ouvrier. L’Anarcho-Syndicalisme (AS) apparaît en 1919-1920 et il n’est pas du tout issu du mouvement libertaire. C’est en fait une scission du syndicalisme-révolutionnaire. Avant cette date, il n’y avait pas d’organisation AS. La FORA, souvent citée, ne se référait pas au syndicalisme, mais à « l’anarcho-communisme ». 


Si, lors des travaux de préparation du congrès de l’Internationale Syndicale Rouge (ISR), certains dirigeants syndicaliste-révolutionnaires se démarquent de cette internationale ce n’est absolument pas pour des raisons philosophiques. Parmi les dirigeants qui vont scissionner, on retrouve ceux-là mêmes qui, un an plus tôt, étaient les partisans les plus zélés de l’IC. Il faut rappeler que la CNT et l’USI avaient voté leur adhésion à l’IC et qu’elles se revendiquaient alors de la « dictature du prolétariat ». Tout cela, les dirigeants le rejettent subitement en 1920-21 et pour justifier ce revirement on met en avant la répression contre Cronstadt ou Makhno. Tout cela n’est que prétexte. Un an plus tôt, la répression exercée contre l’Opposition Ouvrière russe (tendance SR issue du PC et des syndicats soviétiques) n’avait trouvé aucun écho parmi les délégations étrangères au congrès de l’Internationale Communiste.

 

Dans notre brochure sur l’ISR, nous expliquons en détail les manœuvres qui vont consister à empêcher la tenue du premier congrès de l’ISR puis les tentatives de sabotage sur le second. Car il y a un point qui effraie plus que tout autre les dirigeants SR qui peu de temps après vont créer l’anarcho-syndicalisme. Ce point c’est celui du Front Unique. C’est une question centrale dans le congrès de l’ISR. C’est sur le rejet du Front Unique que l’anarcho-syndicalisme se construit. Le Front Unique est une stratégie qui consiste à pousser à l’unité syndicale dans le cadre des luttes.

 

Tout d’abord pour contraindre les appareils réformistes et modérés à appeler à la lutte, ce qui permet ensuite de les déborder grâce à la dynamique de mobilisation. Le FU permet aussi de démasquer ces mêmes bureaucrates lorsqu’ils refusent justement la lutte et l’unité. Ce débat est d’autant plus important qu’il intervient en 1919-21, au moment où le mouvement révolutionnaire commence à subir ses premiers échecs en Europe et qu’il apparaît désormais évident que de larges secteurs de la classe ouvrière restent influencés par les réformistes et les sociaux-démocrates modérés. Le Front Unique permet justement de mettre en marche ces secteurs et d’éviter un isolement funeste au mouvement révolutionnaire. Mais les anarcho-syndicalistes refusent de débattre de cette question pourtant cruciale. 


Mais le refus du Front Unique débouche aussi sur le refus de débattre de la tactique d’intervention, elle aussi posée au congrès de l’ISR : selon les situations, est-il préférable de militer dans une confédération révolutionnaire autonome ou de créer une tendance révolutionnaire dans une confédération social-démocrate majoritaire ? Les anarcho-syndicalistes vont refuser de mener le débat et c’est ce qui va provoquer la scission de 1922. Il faut être précis, il y a bien un refus de mener le débat puisque l’ISR n’a pas de position tranchée et que beaucoup de ses sections sont de fait des confédérations autonomes comme la CGTU française.


Parmi les partisans les plus zélés de la scission et parmi ceux qui l’organisent, on retrouve comme par hasard les dirigeants des petites centrales SR autonomes (FAUD, USI, « syndicaliste-pures » français qui se retrouveront à l’UFSA puis à la CGT-SR,….) Et pour se donner plus de forces, les anarcho-syndicalistes s’allient avec des organisations d’Amérique Latine, elles aussi marquées par leur sectarisme : la FORA et la FORU. Contrairement au catéchisme souvent reproduit dans les brochures politiques, la FORA ( du moins sa tendance historique dite du « Vème congrès ») n’était pas anarcho-syndicaliste mais anarcho-communiste. La FORA était donc violemment opposée au syndicalisme sous toutes ses formes et ressemblait beaucoup plus aux Unions Ouvrières allemandes d’ultra gauche (AAUD) qu’à un syndicat. Cette manœuvre opportuniste fait que les vraies organisations anarcho-syndicalistes argentine et uruguayenne (USA et USU) sont, elles, interdites de séjour à l’AIT car elles sont moins connues et moins sectaires. L’AIT ne se construit donc pas sur un projet syndical mais sur le sectarisme et la défense de l’appareil.

Les raisons de ce sectarisme

La vision selon laquelle la création de l’anarcho-syndicalisme correspondrait à une radicalisation et à un désir d’autonomie est totalement faux. On peut, au contraire, estimer que l’anarcho-syndicalisme se crée sur un sentiment de crainte et de repli. En 1920-21, la poussée révolutionnaire a déjà été vaincue dans certains pays. En Allemagne, en Asie et en Europe de l’est, de nouveaux combats historiques se préparent mais, là où l’anarcho-syndicalisme se construit, de sérieuses défaites ont déjà été subies et le syndicalisme-révolutionnaire est obligé de tirer des bilans avant de repartir à l’assaut.

 

Or, c’est justement à ce moment que se produit un réflexe bureaucratique au sein d’un certain nombre d’organisations SR. La politique de l’ISR apparaît aventureuse à certains dirigeants. L’ISR invite ses sections à repenser toute leur stratégie avec pour conséquence, parfois, la décision de se dissoudre pour créer des tendances révolutionnaires dans les confédérations sociale-démocrates. L’ISR élabore également une stratégie révolutionnaire basée à la fois sur le Front Unique (unité d’action), la Dictature du prolétariat (gestion politique) et le syndicalisme d’industrie (gestion économique). Et cette stratégie doit être appliquée au plus vite pour construire les nouvelles vagues révolutionnaires.


Tout une partie des dirigeants SR, surtout ceux qui sont menacés par une éventuelle dissolution dans une confédération social-démocrate, refusent cette dynamique de construction. Ils vont donc se replier sur leur petit appareil national au nom d’un fédéralisme qui s’apparente de fait à une logique opportuniste et à une certaine frilosité. Le discours ultra-révolutionnaire, comme bien souvent, ne sert que de caution à une pratique quotidienne coupée de tout projet anti-capitaliste. Ces militants préfèrent se reposer sur leur petit capital d’influence, accumulé dans les périodes précédentes. L’AIT sert juste de caution face à l’ISR. Elle permet simplement à chaque petit bureaucrate de conserver son indépendance, ce qui expliquera l’absence totale de vie de l’AIT.

 

Ce qui expliquera aussi les dérives « féodalistes » propre à l’anarcho-syndicalisme, où chaque dirigeant se replie sur son petit fief corporatiste ou local. L’adhésion à l’anarchisme ne sert là aussi que de couverture. L’anarchisme permet seulement de justifier le rejet de toutes les autres composantes du mouvement ouvrier et l’indépendance de la petite confédération. Certaines composantes du mouvement libertaire, les plus sectaires, acceptent d’offrir cette caution afin de renforcer leurs forces face aux PC. On voit donc des militants comme le français Lecoin venir jouer subitement au syndicaliste. Il n’est pas le seul. Rosmer, déjà présent à Moscou pour préparer la tenue du premier congrès de l’ISR, s’étonne auprès de Monatte de la composition de la délégation française à ce congrès, constituée de « syndicalistes pures » dont la pureté est bien récente.

 

Celui qui a été engagé dans tous les combats internationalistes lors de la première guerre mondiale en France, celui qui a participé activement à la réorganisation du SR en France, ne connaît pas la majorité des délégués supposés représenter le CSR. Il est vrai que quelques mois plus tôt le CSR a subi le putsch d’une fraction secrète animée par Besnard, une fraction clandestine désignée sous le nom de « Pacte ». Cette direction clandestine se lance dans une conquête d’appareil qui échouera en raison de ses pratiques sectaires, rejetée lors du premier congrès de la CGTU, d’où le repli ensuite à la CGT-SR au nom de la répression contre les anarchistes russes. Les anarchistes russes ont beau dos ! Mais d’autres composantes libertaires refusent cette farce comme c’est le cas en France où les libertaires vont surtout militer à la CGTU ou dans les syndicats autonomes, mais très peu à la CGT-SR. La plupart des libertaires de l’époque refusent la stratégie anarcho-syndicaliste restent fidèles au SR.

Tout cela va aussi expliquer la forme assez constante qu’a pris l’anarcho-syndicalisme pendant 20 ans dans le monde entier que cela soit en Bolivie, en Espagne, aussi bien qu’en Pologne ou en Corée. Le syndicalisme d’industrie est régulièrement rejeté et c’est le syndicalisme de métier qui est favorisé, par opportunisme pour caresser la corporatisme dans le sens du poil et pour maintenir les zones d’influence de chacun. De toute façon, le syndicalisme d’industrie ne sert à rien puisque la révolution n’est qu’une référence verbale.

 

Il n’y a donc aucun intérêt à préparer la gestion ouvrière grâce aux fédérations d’industrie. L’analyse politique est très pauvre dans l’AS et elle le restera. La stratégie révolutionnaire est totalement absente et là aussi pour les mêmes raisons. Un bon « catéchisme révolutionnaire » suffit largement à justifier le sectarisme et de plus il empêche une réflexion révolutionnaire critique qui pourrait déboucher sur des remises en cause. Pour faire bloc et éviter les dissidences, il faut développer la thèse de la citadelle assiégée et des « vaincus-persécutés » de l’histoire. L’anarcho-syndicalisme se construit sur la thématique du perpétuel vaincu, du perpétuel perdant, ce qui justifiera les défaites passées et à venir. Il n’y a jamais aucun bilan politique des défaites car cela reviendrait à remettre en cause la nature même de l’anarcho-syndicalisme.

L’élément fondateur de L’anarcho-syndicalisme lui sera fatal : son rejet de l’unité ouvrière et du Front Unique l’enferme dans une dynamique de défaites. Et nous contestons le fait que l’AS ait été avant tout détruit par la répression. Il est au contraire la victime de sa propre dynamique. L’AS mourra de son refus de l’unité syndicale et du développement d’un sectarisme, négatif pour les combats de la classe ouvrière. Cela discréditera l’anarcho-syndicalisme, même si aujourd’hui cette page de l’histoire est souvent occultée. Car le refus du Front Unique amènera l’anarcho-syndicalisme à être très sensible aux alliances avec des forces bourgeoises.

 

Dès 1921, les anarcho-syndicalistes italiens se rapprochent des bourgeois radicaux. L’évolution sera bien plus radicale par la suite, ce qui fait passer la politique de la CNT espagnole en 1936 pour un drame parmi tant d’autres ! Dans les pays où l’anarcho-syndicalisme tente de maintenir son influence, et là où la bourgeoisie a intérêt à s’allier avec lui, il n’hésite pas à passer des alliances les plus opportunistes les unes que les autres : avec les dictatures autoritaires en Argentine, au Mexique et en Pologne dans les années 30, avec les nationalistes révolutionnaires et les militaires « réformistes » en Bolivie et au Paraguay, avec les nationalistes bourgeois à Cuba, dans le cadre d’un Front Populaire en Corée et en Espagne….

 

Cet opportunisme n’empêchera pas l’effondrement de l’anarcho-syndicalisme au seuil de 1939. Sur le coup, l’opportunisme n’aura fait que retarder la crise ultime. Mais cet opportunisme aura aussi accentué le discrédit de l’anarcho-syndicalisme dans les nouvelles générations militantes. Il aura fallu 20 ans pour que les acquis et les forces construites avant 1920 soient liquidées totalement. Mais le plus important a été obtenu : les dirigeants ont pu maintenir leur organisation autonome, souvent squelettique mais préservée des dangers… du Front Unique.

A première vue, cette analyse qui présente l’anarcho-syndicalisme comme un réflexe frileux peut choquer car on a tous en tête les « combattants héroïques » de la révolution espagnole et d’autres actions de bravoure. Mais il faut un peu prendre du recul. Si les anarcho-syndicalistes sont courageux pour pratiquer la violence, c’est surtout aux autres composantes ouvrières que cette violence se destine. Rocker et ses partisans, la tête pensante de l’AIT, ne sont pas parmi les plus courageux lorsqu’il s’agit de s’affronter aux bandes fascistes ou à l’armée française lors de l’occupation de la Ruhr.

C’est d’ailleurs cette passivité que lui reproche la tendance SR de la FAUD. Quant aux actions violentes menées par des militants de l’AIT, elles sont plus le fait de groupes d’action spécialisés que d’une violence collective, gérée politiquement. Lors des affrontements entre milices patronales et groupes anarchistes à Barcelone au début des années 20, ce ne sont pas les révolutionnaires « professionnels » de la violence qui ont souffert de cet affrontement. Parmi les 200 syndicalistes assassinés, on retrouve assez peu de militants clandestins mais au contraire les militants de terrain, et parmi eux Salvador Segui, qui combattent à visage découvert le patronat.

Cette violence anarcho-syndicaliste, en Espagne ou ailleurs, intervenant le plus souvent de façon totalement irréfléchie, apparaît plus comme un réflexe de peur et de fuite en avant que comme une stratégie révolutionnaire intégrée à une révolution sociale armée. C’est assez visible pour les insurrections anarcho-syndicalistes au début des années 30 en Espagne. Et quand les combattants commencent à réfléchir politiquement, ils rompent rapidement avec l’anarcho-syndicalisme. C’est le cas pour la CNT des Asturies, ralliée au Front Unique, qui combat bien seule en octobre 1934 lorsque la direction confédérale s’oppose à la grève générale insurrectionnelle au nom…. du refus de l’Alliance Ouvrière (Front Unique).

 

Même évolution pour les membres des Amis de Durruti, issus des milices du front. C’est sur la question du Front Unique et du syndicalisme d’industrie que les Amis de Durruti entrent en dissidence par rapport à la direction de la CNT en mai 1937. Ils vont réaliser le Front Unique avec leurs camarades du POUM sur les barricades.

La violence, gérée par un appareil sectaire, n’est pas forcément révolutionnaire, même lorsqu’elle se justifie avec deux ou trois slogans. La violence sert souvent à défendre des causes peu avouables, comme la préservation d’un petit pouvoir bureaucratique.

La résurgence de l’anarcho-syndicalisme

L’anarcho-syndicalisme réapparaît timidement en 1968 pour disparaître quelques années plus tard et faire une nouvelle réapparition au début des années 1990. Mais le contexte n’est pas le même et ce courant ne répond pas aux mêmes conditions et aux même attentes que dans les années 20 et 30. Lorsqu’elle resurgit à ces deux périodes, la mouvance anarcho-syndicaliste ne s’appuie par sur des organisations de masse. Ce n’est donc plus une scission du SR.


Par contre, l’AS se construit toujours en opposition au courant majoritaire dans le syndicalisme de classe. Cette fois-ci le SR a été remplacé par le « syndicalisme-communisme ». Ce « syndicalisme communiste », lié à l’URSS est lui même le produit d’une greffe bureaucratico-stalinienne sur le SR. Cette nouvelle forme d’anarcho-syndicalisme est moins hostile à la Charte d’Amiens et elle tente parfois d’apparaître comme le défenseur de l’autonomie ouvrière. C’est par exemple ce qu’essaiera de faire l’Alliance Syndicaliste Révolutionnaire et Anarcho-Syndicaliste dans les années 70. Mais cette position est intenable puisque l’anarchisme n’est pas une idéologie prolétarienne et même en présentant l’AS comme la composante ouvrière de l’anarchisme, on ne fait que reproduire le schéma bolchevique avec le lien organique entre parti et syndicat.

Une autre réalité va déterminer l’évolution de l’anarcho-syndicalisme. Dans les années 60, les schémas idéalistes (aussi bien dans leur version social-démocrate, léniniste, gauchiste, libertaire,…) ont fait passer dans la tête des militants la primauté du programme politique sur l’appartenance et l’analyse de classe. Et même les jeunes ouvriers qui contestent les analyses du PC, ne vont plus le faire sur la base d’une analyse de classe et matérialiste mais en adhérant à une autre idéologie. On croit donc sincèrement défendre « l’autonomie ouvrière » au nom du maoïsme, de l’anarchisme, du trotskisme, même si ces organisations d’extrême gauche recrutent plus de fils de bourgeois que de prolos.

Ce contexte va donc permettre à l’anarcho-syndicalisme de se trouver une nouvelle virginité. Mais cette période favorable ne va pas durer car l’anarcho-syndicalisme est vite rattrapé par ses contradictions internes. Il n’a pas assez de forces pour exister durablement dans les entreprises, entre autre en raison de son sectarisme et de son refus du Front Unique.
A la fin des années 70, l’anarcho-syndicalisme se réfugie donc, sous une nouvelle forme, dans certaines confédérations social-démocrates ou réformistes. Dans les années 80, il est courant de voir des militants se revendiquer de « l’anarcho-syndicalisme », bénéficiant souvent de responsabilités dans l’appareil syndical intermédiaire, et pratiquant un syndicalisme au mieux réformiste. Cette fois-ci, il n’est plus question de sectarisme, bien au contraire. L’anarcho-syndicalisme sert avant tout de caution pour l’extérieur afin de justifier une pratique quotidienne des plus modérées.

Au début des années 90, l’AS revient en force, du moins dans les médias et dans la jeunesse. Ce phénomène visible en Europe occidentale mais aussi de l’est, et dans un certain nombre de pays du Tiers Monde est le produit de la chute de l’URSS et des PC. Un espace s’ouvre à la contestation. Pour la bourgeoisie, l’ennemi n’est plus à l’est, les PC dérivent rapidement, perdant une grande partie de leur implantation dans la jeunesse. Elle pense que l’extrême gauche va occuper le terrain. L’extrême gauche léniniste profite d’une ouverture électorale, alors que le mouvement libertaire se développe surtout dans les luttes sociales, sectorielles et culturelles, aidée en cela par des médias attirés par son image spectaculaire.


L’AS va tirer profit de cette situation. Il peut désormais se revendiquer à la fois de la révolution espagnole, de la Charte d’Amiens, de la CGT historique, …. Personne ira le contrarier puisque le mouvement ouvrier est en décomposition et avec lui s’écroule la formation politique. Les militants ne connaissent plus leur histoire.


Cela est d’autant plus intéressant que les jeunes adhérents à l’AS peuvent s’approprier tous ses combats prestigieux… sans prendre beaucoup de risques. La plupart des militants sont « clandestins » dans leur entreprise, quand ils sont salariés. On retrouve donc un élément originel de l’AS, la logique du refuge. Et cette logique est d’autant plus attirante que le recul du mouvement ouvrier et les défaites syndicales dans les boites ne poussent pas les jeunes à agir à visage découvert. Devenir Délégué Syndical CGT dans une boite du privé amène beaucoup plus de risques que de faire le service d’ordre le premier mai dans un cortège rouge et noir !

Des risques, certains vont en prendre, mais pas forcément les militants les plus idéologiques. Car l’anarcho-syndicalisme doit bénéficier d’une caution syndicale pour exister. On envoie donc souvent des salariés peu formés à l’abattoir. Si on prend l’exemple de la CNT française depuis 15 ans, il semble que pratiquement aucune section syndicale du privé n’ait résisté à la répression patronale. Et ce bilan ne s’explique pas seulement en raison des faiblesses de formation syndicale et du manque d’expérience des militants. C’est la logique même de l’anarcho-syndicalisme qui amène à une impasse. En voulant créer un syndicat identitaire, les AS s’isolent de la majorité de la classe ouvrière et préparent eux mêmes leur liquidation.

 

L’anarcho-syndicalisme se revendique des Bourses du Travail et du syndicalisme de classe mais il se refuse à les pratiquer sur le terrain. Car développer des pratiques de gestion ouvrière reviendrait à se noyer dans une dynamique unitaire qui menace les fondements même de l’anarcho-syndicalisme. Le sectarisme, inhérent à l’anarcho-syndicalisme l’oblige à se replier sur des activités identitaires et confidentielles (colloques, revues identitaires, concerts,…). Sa marginalisation auto-entretenue favorise son isolement et son propre échec.

Ce résultat a tendance à entretenir la logique de fuite en avant, à apparaître de plus en plus comme une organisation philosophique et de moins en moins comme un syndicat. Ce qui explique que toutes les tentatives de création de centrale AS aient débouché sur des échecs. La seule exception demeure la CGT espagnole qui n’a d’anarcho-syndicaliste que le nom, de nombreux militants et responsables de la confédération n’ayant aucun lien avec le mouvement libertaire et aucune sympathie pour le sectarisme. En Espagne, cela s’apparente plus à une référence culturelle qu’à une réflexion politique et pour s’en convaincre il suffit de lire la revue théorique de la CGTE : « Pensamiento propio ». Tout en développant des liens fraternels avec la mouvance AS internationale, la CGTE travaille surtout avec des syndicats étrangers sans aucune référence libertaire : SUD, CUB,… Après avoir du subir les conséquences nuisibles du sectarisme de la tendance majoritaire de la CNTE, les actuels dirigeants de la CGT ont de fait rompu avec la politique AS (voir l’article suivant).

Pour l’AS, le refuge est aussi idéologique, ce qui rend très difficile toute évolution interne. On retrouve dans l’anarcho-syndicalisme un certain nombre de militants aigris qui viennent se donner bonne conscience, une étiquette « révolutionnaire » acquise à bon marché. Or ces personnes sont de véritables obstacles à l’unité syndicale car leurs réflexes de repli les amènent à bloquer toute remise en cause ou toute élaboration stratégique. Ce n’est pas la lutte des classes qui les intéresse, elle leur fait peur.

Mais la décomposition du mouvement ouvrier permet de cacher les faiblesses internes. L’activisme politique, les actions théâtralisées ont remplacé le combat anti-capitaliste. La référence à l’AS empêche la création de vraies sections syndicales un peu massives, là où elles peuvent survivre, dans la fonction publique. Une confédération syndicale sans section n’a aucun sens d’un point de vue anti-capitaliste.

 

Au mieux, le militant, quand il n’est pas clandestin, en est réduit à mener l’activité d’une cellule politique, sous une forme bolchevique, c’est à dire une activité philosophique qui se substitue à l’action collective. Il en est réduit à attendre que les syndicats majoritaires mobilisent à sa place, pour tenter de les déborder, sans jamais réussir ensuite à concrétiser l’influence acquise lors de la lutte. Au quotidien on ne fait rien vivre de ce qui a toujours servi de pilier au syndicalisme de classe : le contrôle ouvrier, la gestion ouvrière (faire fonctionner une organisation de masse), le syndicalisme d’industrie (rassembler assez d’adhérents pour s’organiser au niveau inter catégorielle pour préparer la future gestion ouvrière) et finalement l’interpro. Car il est bon de rappeler que l’interpro ce n’est pas le fait de faire de la propagande ou de participer à des comités de luttes mais bel et bien de fédérer au quotidien des syndicats d’industrie au sein d’une Union Locale. Comment faire vivre cette activité anti-capitaliste avec 40 adhérents répartis sur une agglomération de 200 000 travailleurs ! Tout cela n’a aucun sens… du moins d’un point de vue anti-capitaliste.

Et c’est ce qui nous renvoie à la raison d’être de cette nouvelle forme d’anarcho-syndicalisme. L’AS est un réponse totalement adaptée à une partie de la jeunesse sans véritable conscience de classe, où les schémas intellectuels et les modes bourgeoises ont remplacé la culture de classe, où on ne se perçoit plus comme un producteur (un gestionnaire de son syndicat et un futur gestionnaire de la société) mais comme un consommateur qui vient dépenser, de temps à autre, un peu d’adrénaline ou tisser des liens amicaux. Et ce fait de société, nouveau par rapport à la première période de l’AS, peut paraître favorable à l’AS.

 

Mais, en fin de compte, il est auto-destructeur. Car cette perte de la conscience de classe, justifiée par le sectarisme et le refus de l’unité syndicale, débouche rapidement sur des conflits de personnes et l’incapacité à fonctionner collectivement…. et sur des scissions internes soit disant politiques. Il ne faut pas chercher plus loin les causes de la multiplication des crises et des scissions au sein d’un courant qui pourtant se crée en triant les adhérents au nom d’une appartenance politique. Or c’est la solidarité ouvrière, cette sociabilité de classe, qui a toujours permis au syndicalisme de se construire. Les syndicats sont issus non pas des discours de Marx ou de Bakounine mais des sociétés de secours mutuels et ceux qui ont oublié cette évidence ont perdu toute analyse de classe. Cette solidarité ouvrière, défendue par la Charte d’Amiens, est la condition centrale qui peut lancer une dynamique de lutte anticapitaliste, car unitaire et de classe. Aucune dynamique révolutionnaire ne pourra donc exister sur la base du sectarisme et du rejet du Front Unique.

Depuis quelques années, la dernière vague anarcho-syndicaliste s’est brisée sur son incapacité à organiser un large secteur de la jeunesse salariée. Elle n’a pas su profiter de l’espace ouvert par la crise de l’extrême gauche et la marginalisation des PC. Certaines organisations, en Espagne comme en Pologne, tentent, consciemment ou non, de définir une nouvelle stratégie. Pour que celle-ci aboutisse, il est nécessaire de réaliser un véritable bilan politique de l’anarcho-syndicalisme. Rejetant lui même toute forme de sectarisme, le CSR espère pouvoir mener le débat et engager l’unité d’action avec des organisations issues de l’anarcho-syndicalisme pour qu’enfin, après une crise qui a assez duré, une réunification des syndicalistes de classe s’opère sur les bases de la Charte d’Amiens.

La question de l’unité syndicale se pose à deux niveaux. Nous avons vu que l’unité d’action se pense et se construit à travers la stratégie du Front Unique. Cependant la question organisationnelle doit être également posée, même si elle intervient nécessairement dans un cadre défini plus globalement par le Front Unique. Elle se réduit donc à un élément purement tactique. Mais des erreurs au niveau tactique peuvent empêcher ou freiner la mise en marche du Front Unique. 


La question de la centrale révolutionnaire autonome ou du « syndicat rouge » a régulièrement agité les débats du mouvement révolutionnaire. Dans le contexte actuelle de l’Europe, où l’hégémonie du syndicalisme social-démocrate est évidente, la tentation de créer une centrale syndicale autonome est très nette. Lors de sa dernière réunion nationale, le CSR a essayé de réaliser un bilan du syndicalisme alternatif français. Notre bilan a été quasiment unanime : l’échec est patent aussi bien pour le CNT que SUD.

 

C’est une des raisons pour lesquelles nous avons lancé la campagne d’unification syndicale reposant sur une réaffirmation de la Charte d’Amiens. Cela ne veut pas dire qu’à terme les syndicalistes de classe ne seront pas contraints de constituer une centrale autonome, ne serait-ce que si la direction CGT réussit à recentrer la confédération et à exclure ou à décourager un grand nombre de militants et de syndicats. Mais cette bataille dans la CGT est loin d’être perdue et si les syndicalistes de lutte réussissent prochainement à se coordonner sur la base d’un syndicalisme de classe, l’évolution de la centrale pourrait être inversée rapidement. Mais le bilan du « syndicalisme alternatif » français ne doit pas pour autant être laissé de côté. Tout d’abord pour éviter que des syndicats s’engagent dès maintenant dans une impasse en croyant pour pouvoir participer à une alternative dans SUD ou la CNT. Mais aussi pour bénéficier de cette expérience si un jour l’obligation de créer une nouvelle confédération s’imposait aux syndicalistes de classe.


Dans d’autres pays, l’expérience du « syndicalisme alternatif », autonome, peut sembler plus encourageant. Ainsi, les syndicats de base italien et la CGT espagnole continuent de se renforcer. Ces exemples sont très intéressants afin d’enrichir le débat tactique. Nous allons voir que nous portons un regard totalement divergent sur ces deux expériences. La tactique de construction de ces deux formes de syndicalisme ne correspond pas à des lignes politiques similaires.

 

 

 

 

Le syndicalisme de base italien : une nouvelle forme d’anarcho-syndicalisme ?

A la fin des années 80, à l’occasion de luttes sectorielles, des comités de base (« cobas ») se mettent en place dans une série de secteurs très précis. Il est tout d’abord à noter que ces secteurs se limitent pratiquement tous aux salariés à statut, que cela soit chez les cheminots (les machinistes), dans le transport aérien (pilotes, aiguilleurs du ciel), dans l’enseignement, dans le métro ….

 

Ces luttes sectorielles vont grandement influencer la forme du syndicalisme de base qui va émerger des cobas. Il est à noter que les départs des confédérations et la création de syndicats de base ne se font pas sur une base groupée, interprofessionnelle. Ces formes de structures correspondent d’ailleurs à la fin du mode de gestion fordiste. Les Cobas se limitent à certaines entreprises et services avec une forte concentration de main d’œuvre. Elles ne sont donc pas adaptées au nouveau mode de gestion capitaliste du travail dans des collectifs de travail déstructurés. Dans les années 90, le syndicalisme de base s’élargit à l’industrie avec la création de la FMLU, une scission de la CISL (social-démocrate) dans la métallurgie et d’autres syndicats de base dans la même industrie (SLAI-COBAS, SIN-COBAS). Cependant il se limite toujours à ces grandes unités de production.

Il y a bien eu un processus d’unification « interprofessionnel ». Ainsi, la Confédération Unitaire de Base est le produit du regroupement de la FMLU avec des Représentants de Base (Rdb présents dans les secteurs para-publics) et des militants alternatifs issus des collectifs de lutte (le « Mouvement social » français). Mais cette dynamique interpro est à nuancer car on assiste surtout, à travers ce phénomène, à un empilement de secteurs professionnels plus qu’à une évolution vers un syndicalisme de classe. Ce regroupement est aussi un moyen de peser au niveau de la représentativité, une des grandes faiblesses du syndicalisme de base dans un pays où le taux de syndiqués est encore très important. Tout un secteur de ce syndicalisme est aussi issu du syndicalisme autonome traditionnel dit « de droite », lui même très marqué par le corporatisme. C’est le cas pour la CNL, relativement présente dans le service public à Rome.

Autre élément constitutif du syndicalisme de base, sa dimension assembléiste. Jusqu’aux années 80, les révolutionnaires s’appuient avant tout sur des comités de base et des assemblées autonomes de travailleurs pour animer les luttes. C’est seulement avec le repli du mouvement ouvrier et l’institutionnalisation grandissante des 3 confédérations que les révolutionnaires vont commencer à chercher à transformer les comités de luttes en instances permanentes. Les cobas dans l’éducation permettent en effet de maintenir une lutte prolongée, ce qui est une première. Mais il est à noter que ces Cobas de l’enseignement se réduisent rapidement à des organisations de militants. C’est donc une dérive qui se dessine lorsque ces cobas vont choisir de se transformer en syndicats.

 

En effet, l’adhésion à une confédération permettait de maintenir un lien de classe entre les comités. Mais lorsque ceux-ci se constituent en syndicats, la dimension corporatiste de ces collectifs de travailleurs s’en trouve très rapidement accentuée. De plus, certains syndicats comme les SLAI-COBAS et les SIN-COBAS n’ont pas hésité à s’organiser sur la base du syndicat d’entreprise, ce qui est la conséquence logique de la politique assembléiste. On finit par créer, chez les travailleurs mobilisés dans le cadre de comités isolés, un patriotisme d’entreprise. Les adhérents des syndicats de base ne sont donc pas forcément plus anti-capitalistes que ceux des confédérations. Pour eux, le syndicalisme de base est juste une façon d’être mieux écoutés des militants syndicaux, entre autre sur les questions individuelles ou corpo, tout en apparaissant comme politiquement correct grâce à l’image contestataire des syndicats de base. Ainsi, la COMU, majoritaire chez les conducteurs de trains, doit faire avec une base ouvertement corporatiste, très difficile à mobiliser sur les questions interprofessionnelles.

Mais tout ceci n’est pas apparu évident tout de suite en raison de l’extrême « politisation » du mouvement révolutionnaire italien. Les liens entretenus avec tel ou tel courant de l’extrême gauche sert de couverture à une activité syndicale corporatiste. Il apparaît même évident que le syndicalisme de base est le produit de la crise que traverse l’extrême gauche à partir de la fin des années 80 et de l’émergence du Parti de Refondation Communiste (issu du PC) comme pôle d’influence face à l’extrême gauche. La division du milieu gauchiste est telle que cela ne lui permet pas de peser dans la CGIL (CGT) et d’éviter sa dérive institutionnelle accélérée depuis la chute du régime soviétique et l’éclatement du PC. La constitution de syndicats de base est donc une solution de repli pour différents courants d’extrême gauche.

 

Cela permet à leurs militants de maintenir une petite influence sur certains secteurs de la classe. Et il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la totale division du syndicalisme de base. La multiplication des sigles et le sectarisme sont le produit de cette dérive féodale et un moyen de le préserver. En évitant le Front Unique, au nom de la spécificité de telle profession ou de tel syndicat, on justifie son isolément par rapport au reste de la classe. Chacun tente de maintenir son petit fief dans telle profession ou telle ville. Les liens avec l’extrême gauche offrent une caution à ce corporatisme. L’idée selon laquelle la division serait le produit du sectarisme de l’extrême gauche n’est pas forcément le facteur explicatif le plus pertinent. Au contraire, la division identitaire-philosophique est un outil pour justifier la création de petits fiefs. La CUB a donc été totalement incapable d’engager un véritable processus de regroupement. Si ce regroupement avait abouti il n’aurait pu survivre que sous la forme d’une structure semblable à Solidaires, sans réelle activité interpro et permettant de faire coexister une accumulation de corporatismes.

Un syndicat aurait peut être pu servir de lien ou d’impulsion à un processus d’unification au moins partiel. Ce syndicat c’est l’USI, section de l’AIT anarcho-syndicaliste qui connaît un développement accéléré au début des années 90. Avant de sombrer dans l’anarcho-syndicalisme dans les années 1920-22, l’USI avait été une centrale SR, construite sur la base de la Charte d’Amiens et partie prenante du phénomène des Bourses du Travail italiennes. Mais l’USI s’est reconstruite sur les bases de l’anarcho-syndicalisme en attirant donc à elle le même type de militants que les autres syndicats de base, avec une référence idéologique encore plus marquée. La nature soi-disant interprofessionnelle de l’USI a donc pris une forme avant tout « politique », l’idéologique permettant aussi de couvrir un repli corporatiste. Et les conflits entre secteurs professionnels et entre personnalités se sont automatiquement reproduits au sein de l’USI. Cela a débouché sur des tensions internes et des scissions, discréditant par là même tout intérêt à rejoindre une petite confédération « révolutionnaire » .

Les perspectives stratégiques

Cette étude du syndicalisme de base pourrait être élargie à la France. La CNT et Solidaires se sont créées sur la même dynamique que le syndicalisme de base italien, d’où un même échec interprofessionnel. Le fait que la référence à l’anarcho-syndicalisme ne soit pas partout mise en avant ne retire rien à la similitude. Cette référence au mouvement libertaire peut très bien être remplacée par un autre référence, par exemple au « marxiste » ou à « l’altermondialisme ». Il est par exemple symbolique que depuis un certain temps Solidaires tente de se donner une « identité », une formation nationale de 7 jours étant prochainement prévue à cet effet.

 

Cette référence ne sert là aussi qu’à justifier l’existence d’appareils qui entrent en crise en raison d’une stratégique erronée. De la même façon, ce repli identitaire pourrait très bien se revendiquer du « syndicalisme-révolutionnaire », si jamais certains oubliaient que le syndicalisme-révolutionnaire s’est construit sur la dynamique de l’unité syndicale. On peut par exemple remarquer que certains secteurs de la CNT française ou de Solidaires se revendiquent du SR mais développent le plus souvent une stratégie identique à celle de l’anarcho-syndicalisme : culte de l’appareil, corporatisme, absence de réflexion révolutionnaire, sacrifice du Front Unique afin de favoriser le renforcement momentané de son propre syndicat,…


Il serait intéressant d’étudier les raisons pour lesquelles ce « syndicalisme alternatif » n’existe pas dans les autres pays européens, où pourtant le repli du mouvement ouvrier est identique. Ainsi, le syndicalisme alternatif a très peu de chance d’aboutir en Allemagne ou en Angleterre. En effet, le droit syndical repose sur un modèle qui rend beaucoup plus difficile la constitution d’un syndicalisme autonome. Dans ces pays, l’émergence d’un syndicalisme de classe autonome n’aurait de possibilité d’émerger que si elle reposait sur une dynamique interprofessionnelle et sur un départ groupé. Dans ces pays le repli frileux a donc pris une autre forme. Il consiste à favoriser l’isolement des syndicats contestataires au sein de la centrale syndicale sociale-démocrate.

 

C’est la tactique opportuniste adoptée par les militants d’extrême gauche en Grande Bretagne, en Allemagne ou en Belgique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le projet du Mouvement de Rénovation Syndicale belge a échoué malgré la puissante impulsion donnée par la délégation syndicale des Forges de Clabecq. Par manque de projet syndical de classe, les militants d’extrême gauche ont préféré se replier sur leurs petits bastions. Le parti ou des réseaux syndicaux flous servant alors de justification à cette politique corporatiste.


Il n’est donc pas étonnant que la seule exception demeure la CGT grecque dans laquelle existe une tendance oppositionnelle de classe (le PAME). La Grèce est en effet un des rares pays où le mouvement ouvrier a réussi à passer à la contre-offensive et à développer des initiatives interprofessionnelles prolongées. Ce sont des activités syndicales réellement interprofessionnelles qui ont permis de cristalliser une véritable alternative syndicale et une tendance structurée.

Ce bilan nous amène à penser que la création d’une organisation syndicale de classe (autonome ou sous la forme d’une tendance) ne peut exister que si précédemment des militants syndicaux ont pu se coordonner sur la base d’un projet interprofessionnel et si ces militants sont actifs dans les luttes interpro quotidiennes. C’est le cas par exemple des IWW nord-américains. Dans les années 70, la première tentative de reconstruction des IWW avait échoué, les militants ne disposant alors pas d’expérience et d’influence dans les entreprises. Le projet était avant tout idéologique et identitaire. Il semblerait que les IWW n’aient pu aboutir qu’après avoir redéfini leur stratégie. Dans les années 20, la marginalisation des IWW s’explique surtout par une stratégie de rupture avec le Front Unique, la centrale révolutionnaire s’opposant systématiquement à la tendance SR présente dans l’AFL, de peur de voir sa légitimité remise en cause.

Les CSR ont aussi intensifié leurs contacts avec des organisations syndicales d’autres pays. Cette décision ne s’explique pas comme la volonté de constituer une internationale SR refermée sur elle. Nous pensons que la création d’une internationale de classe, à l’image de ce qu’était l’ISR dans les années 20, est l’objectif à atteindre le plus rapidement possible. Mais cette construction passera avant tout par l’application du Front Unique au niveau international en mettant nos forces au service d’une dynamique de classe unitaire et interprofessionnelle. Quelque soit la référence invoquée nous devons refuser toute logique identitaire qui serait un obstacle au Front Unique et donc à la lutte révolutionnaire du prolétariat.