Quelle crise politique ?

Quel débouché politique ?

La réponse se trouve dans nos statuts socialistes et fédéralistes

 

Nous traversons une crise du mouvement ouvrier qui s’inscrit dans une nouvelle période politique. Il ne s’agit plus de la traditionnelle crise stratégique, devant se régler par une simple réorientation idéologique. Nous devons assumer une analyse objective, notre classe est largement destructurée, ses organisations traditionnelles connaissant un processus de décomposition, voire d’extinction pour certaines. Nous connaissons tous la fin du scénario, mais nous apparaissons tétanisés devant la menace.

 

Face au vide politique que nous laissons, face aux partis parlementaristes de plus en plus discrédités, l’extrême-droite avance avec un projet de société, un Etat autoritaire devant protéger des populations plus que jamais désocialisées. En face, c’est le néant. Les luttes défensives se multiplient et s’isolent sans stratégie et encore moins de perspective globale.

 

Réapparaît alors, comme par magie, la traditionnelle incantation : « il faut une vraie Gauche qui nous offre un débouché politique ». En attendant que cette Gauche mythique ne réapparaisse par l’action du Saint-Esprit, chacun peut donc continuer à mener sa petite routine syndicale ou affinitaire et pourquoi pas s’engager dans une expérience électorale au cœur des institutions d’un système capitaliste, un système pourtant quotidiennement dénoncé.

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" Il ne s’agit pas ici de s’acharner sur une tendance politique qui est aujourd’hui confrontée à un processus d’extinction.

L’objectif est de tirer un bilan afin d’ouvrir un véritable débouché politique. Car c’est la nature même de la gauche qui est actuellement remise en cause par la situation politique. "

 

La Gauche : l’outil d’intégration du prolétariat

 

Cette tendance politique émerge au début du 19ème siècle …. au sein du Parlement, désignant l’espace occupé par ses élus dans cette assemblée. A une époque où ni les petits paysans et encore moins les prolétaires ne disposent du droit de vote. La Gauche a une nature de classe, mais, de par ses origines, ce ne peut être la nôtre.

Au fil des décennies, avec l’élargissement du droit de vote, elle se popularise cependant. Mais elle ne perdra jamais sa composition de classe. La Section Française de l'Internationale Ouvrière (Parti Socialiste) a toujours été encadrée par des membres de la moyenne et petite bourgeoisie, tout comme les autres partis de la Gauche. Cela est vrai dans sa direction mais aussi dans ses couches militantes. Le PS n’a de « parti ouvrier » que le nom et rassemble avant tout la petite bourgeoisie de l’époque : avocats, journalistes, boutiquiers, artisans, professeurs,… Une classe sociale qui dispose d’un capital culturel mais aussi de la propriété de moyens de production (une rente immobilière, des terres agricoles, une boutique, des placements financiers,…) souvent limités, provoquant chez elle un rapport instable mais au final fidèle au capitalisme.

C’est donc au Parti Communiste que revient la responsabilité d’avoir donné longtemps une légitimité au mythe du « parti prolétarien » de Gauche. Animé dans les années 1920 et 1930 par des syndicalistes révolutionnaires attachés à l’autonomie ouvrière, la SFIC-PC rejette donc à cette époque l’appartenance à la fameuse Gauche, synonyme de collaboration de classe. Il faut attendre 1934 pour que le Parti se rallie à la stratégie du Front Populaire, c’est-à-dire à la république bourgeoise comme le proclame la charte d’adhésion au Rassemblement populaire. Le Front Populaire trouve son fondement dans une unité organique avec le Parti Radical, parti gestionnaire de la république bourgeoise depuis des décennies, et défenseur des petits et moyens possédants.

Le virage stratégique est imposé par un ordre qui vient de la diplomatie soviétique. Mais il satisfait de nombreux militants qui vont pouvoir désormais mener une carrière dans les conseils municipaux et généraux, au parlement et dans un ministère pour les plus chanceux. Ceci va également permettre de s’émanciper des financements massifs de Moscou pour entretenir la bureaucratie française. Parti formé d’ouvriers syndicalistes, le PCF leur sert d’outil de leur transformation en « cadres révolutionnaires » qui mèneront de plus en plus leur action « révolutionnaire » dans les institutions bourgeoises dénoncées par Karl Marx. Le Parti encadre cette ascension sociale.

Cette Gauche va servir de relai institutionnel aux travailleurs quand ces derniers se mobilisent. Ainsi, en 1936, elle donne une reconnaissance législative aux accords Matignon imposés par les grévistes. Les lois sur les congés payés, les délégués du personnel et les conventions collectives seront votées par les députés de Gauche, mais aussi ceux de Droite, sous la pression prolétarienne. Ces revendications ne figuraient absolument pas dans le programme du Front Populaire malgré ce mythe qui est systématiquement propagé à l’école et dans les formations syndicales !

Comme nous l’avons dit, elle agit pour intégrer le prolétariat à la République en se présentant comme son porte-parole naturel. Mais quand les travailleurs sortent des limites institutionnelles, la Gauche agit pour défendre le système. Ainsi, c’est un gouvernement du Front Populaire qui réprime les mouvements autonomistes au Maghreb ou les manifestations antifascistes (5 cégétistes abattus à Clichy en mars 1937), et qui va surtout remettre en cause les acquis de la grève générale de juin 1936 avec les décrets Daladier de 1938. Elle laisse les antifascistes espagnols se faire massacrer afin de ne pas déstabiliser la diplomatie de l’Etat français et les intérêts capitalistes qu’il défend.

Cette répression au service de l’ordre n’est pas une nouveauté. Les organisations prolétariennes sont la cible de la Gauche dès qu’elles veulent affirmer leur autonomie. Cela a déjà été le cas sous la Ière république (les Enragés sont réprimés par le gouvernement de Robespierre), puis en 1830-34, avec la répression de juin 1848, celle de la Commune de Paris mais aussi avec les gouvernements de Waldeck Rousseau et de Clémenceau qui vont frapper la CGT de façon sanglante.

Il n’est donc pas étonnant que la création de la CGT en 1895 se soit engagée sur la base d’une volonté de totale indépendance et même de grande méfiance. Le congrès de 1895 de la Fédération Nationale des Syndicats choisit de lui faire changer de nom afin de mener une totale réorganisation interne. Mais c’est aussi une affirmation d’autonomie complète par rapport au principal parti socialiste de l’époque, le POF dirigé par Jules Guesde. Au congrès d’Amiens de 1906, la CGT réaffirmera et accentuera cette indépendance afin de répondre à la création d’un Parti socialiste unifié.

Il ne s’agit pas ici de s’acharner sur une tendance politique qui est aujourd’hui confrontée à un processus d’extinction. L’objectif est de tirer un bilan afin d’ouvrir un véritable débouché politique. Car c’est la nature même de la gauche qui est actuellement remise en cause par la situation politique. Suite aux 30 glorieuses, achevées par la politique mitterrandienne de l’Union de la Gauche, le prolétariat a été bel et bien intégré au système capitaliste. Une intégration souvent résumée par le concept de « compromis fordiste ». Ce compromis a proposé aux travailleurs des conditions de vie meilleures, une ascension sociale pour certains d’entre eux et une reconnaissance syndicale et politique. Tout ceci en échange de l’abandon des perspectives socialistes et à l’acceptation d’une productivité du travail permettant de fournir les marchandises bon marchés et la plus-value nécessaire au financement du compromis. Ce dernier a pris la forme d’un embourgeoisement du mode de vie.

Ce compromis reposait sur la base d’un sous-entendu permettant aux représentants du prolétariat de pouvoir continuer à se revendiquer d’une « Révolution » historiquement si chère aux cœurs des Français, tout en abandonnant toute dynamique anticapitaliste. Les partis de Gauche peaufinèrent alors leurs fonctions tribuniciennes, à savoir gérer la contestation des classes dominées, tout en encadrant la colère dans les limites acceptables par le système. Mais ce processus s’est achevé au tournant des années 1980, au moment où la grande bourgeoisie rompait le compromis fordiste et imposait sa contre-révolution. L’offensive de la grande bourgeoisie a donc frappé au moment où les travailleurs étaient le plus désarmés, ayant mandaté les partis qui les représentaient pour défendre leurs intérêts au sein même des institutions capitalistes. Toute tentative d’action autonome se trouvait alors emprisonnée dans cette impasse stratégique.

Des années 1980 à nos jours, les prolétaires se sont progressivement détachés de cette république des possédants, sur laquelle on avait fait reposer tant d’espoir de jours meilleurs. Et la frustration, étant de plus en plus alimentée par un déclassement, fut d’autant plus forte que les conditions de vie avaient réellement évolué lors des précédentes décennies. Et il n’y a rien de plus explosif que des espoirs déçus. Le discrédit s’est abattu sur la Gauche qui avait symbolisé cette stratégie. Depuis 40 ans les partis qui la composent s’acharnent à faire vivre un rêve qui ne repose sur aucun élément objectif ou matériel. Plus le système est décrédibilisé, plus la gauche s’épuise à le défendre. Le relooking basé sur de nouveaux adjectifs (« gauche populaire, gauche alternative, gauche radicale, gauche libertaire,… ») ne servent au final qu’à retarder une échéance ultime.

En vidant toute perspective socialiste de son action, et en limitant cette action à la seule opposition culturelle, la contestation du système se dilue sur le terrain défensif. Elle prend alors plusieurs formes, sur le long terme plus inefficaces les unes que les autres. La première, sous l’impulsion de courants sociaux-démocrates, fut de recréer un vaste mouvement des droits civiques, en se focalisant sur une lutte identitaire, bornée à des intérêts spécifiques. Sans chercher à fédérer ces mouvements, mettant en exergue des antagonismes prétendument indépassables, cette forme connaît les mêmes écueils partout où elle apparaît, apporte confusion et division au sein de notre classe, et demeure incapable d’apporter la transformation sociale qu’elle appelle de ses vœux.

La seconde trouve son origine dans la décomposition du mouvement communiste. Cantonné au terrain idéologique depuis trop longtemps, soumis aux règles fixées par et pour la bourgeoisie, le mouvement communiste se fractionne et ses multiples composantes se replient sur elles-mêmes, cherchent des alliés parmi nos ennemis de classe, quand une partie ne délègue tout simplement pas sa frustration des échecs répétés et sa haine du système aux porte-parole de l’extrême-droite.

Ce double phénomène explique pourquoi la Gauche va disparaître. Elle était née pour proposer un mariage entre la grande bourgeoisie et le prolétariat. Mariage qui s’est achevé par un divorce consommé depuis plus de 40 ans et dont plus personne ne veut !

 

" Parcellisées, détachées de la lutte de classe, mais justifiées par un discours contestataire global sans contenu matérialiste, et visant ni plus ni moins qu’à donner une caution morale à l’individualisme, certaines luttes sociétales ont comme effet pervers de désapproprier les travailleurs de ces questions. "

 

Un « Mouvement social » qui tente de fédérer des contestations parcellisées

et au final institutionnalisées

 

Le compromis fordiste avait déjà produit une dynamique individualiste, rendant possible des carrières au sein du système capitaliste. La contre-révolution engagée par la grande bourgeoisie a volontairement choisi d’accompagner la modernisation des rapports de production, de revendiquer une plus grande liberté culturelle et sociétale visant à déstructurer toute vie sociale.

Tout se passe alors comme si chaque individu n’avait d’autre choix que de se focaliser sur ses intérêts nombrilistes et immédiats, bien ancrés dans le capitalisme. Les différentes oppressions et frustrations sont gérées dans les cadres étroits de la cellule familiale, du groupe de pair, de tel ou tel service à l’intérieur de l’entreprise. C’est le cas pour l’exploitation salariale, les travailleurs et leurs représentants, isolés ou parfois ignorants de notre culture du fédéralisme, se limitant de plus en plus à des mobilisations corporatistes, puis encore plus focalisées sur l’entreprise et même sur les seuls salariés en CDI d’une entreprise. Mais c’est tout aussi vrai pour une partie des luttes « sociétales ». La petite bourgeoisie diplômée, étrangère aux réalités de la lutte des classes (mais très au fait sur sa théorie, semble t-il) s’est appropriée le terrain de la lutte culturelle, d’autant plus facilement que la bataille ne se joue alors plus sur le terrain concret de l’entreprise ou du quartier.

 

Parcellisées, détachées de la lutte de classe, mais justifiées par un discours contestataire global sans contenu matérialiste et visant ni plus ni moins qu’à donner une caution morale à l’individualisme, certaines luttes sociétales ont comme effet pervers de désapproprier les travailleurs de ces questions. Une partie de la lutte contre le « patriarcat » est une illustration de cette réalité. Cette lutte, portée initialement par le mouvement ouvrier, organisée dans ses structures de classe (commissions à chaque niveau du syndicat de la branche, outils d’entraide immédiate et de lutte contre les oppressions, perspectives d’organisation de la société future, etc.), est aujourd’hui saucissonnée dans tous les sens, avec l’émergence d’une profusion de structures d’action tout aussi parcellisées. Mais la lutte cantonnée au seul terrain culturel occulte les rapports de classes, s’empêchant ainsi de s’attaquer à la source de la domination, le capitalisme. Et cela s’applique aussi bien aux mouvements pour l’environnement, contre la vie chère, ou tant d’autres qui émergent en dehors de l’organisation de classe.

Cette question met en valeur toute la contradiction d’essayer de combattre une oppression spécifique dans le cadre d’un système basé sur l’exploitation. Cette démarche apparaît tout aussi incohérente que celle qui se revendique de l’anticapitalisme et qui se focalise sur la lutte dans l’entreprise, son entreprise c’est à dire ses propres intérêts immédiats ! Et pourtant elle n’est pas incohérente. Elle est juste l’expression d’une volonté de défendre des intérêts particuliers dans le cadre d’un système capitaliste que l’on refuse de renverser.

Elle offre une version radicalisée et post-moderniste de la social-démocratie traditionnelle, une vision où toutes les luttes se valent, où le romantisme de l’opposition la plus plate se suffit à elle-même, et pourrait combler l’absence de stratégie dans le combat contre le capitalisme visant à son éradication. C’est la même stratégie que nous ont toujours proposé les sociaux-démocrates. Leur action a toujours consisté à isoler les luttes contre les patrons dans ce qu’ils appelaient « le terrain économique ». Ils séparaient ensuite toutes les autres luttes : celles de la jeunesse avec ses organisations autonomes, celles des femmes, celle des immigrés, mais aussi l’éducation populaire, l’antiracisme, … Les travailleurs étaient ainsi dépossédés de la politique globale, le parti apparaissant automatiquement comme le seul capable de coordonner des luttes fractionnées et sectorisées. L’appareil militant, bénéficiant de ce monopole, pouvait ainsi négocier l’institutionnalisation des conflits. Mais des conflits qui étaient ainsi condamnés à ne pas pouvoir régler le problème de fond : la domination de classe (dont la gauche est partie prenante).

Ce processus a donné naissance à une nouvelle couche bureaucratique au sein de ce qui est communément appelé le « Mouvement social ». L’appareil militant des partis de gauche a cédé la place à des micro appareils spécialisés dans la gestion de contestations spécifiques, quand il ne les organise pas lui-même en leur fournissant les militants nécessaires, qui passent de collectifs éphémères en coordinations de luttes sitôt dissouts une fois la défaite consommée. La parcellisation étant un moyen de ne pas globaliser le combat mais aussi de protéger les cadres militants de la concurrence extérieure.

Les groupes affinitaires, philosophiques et autres partis politiques n’ont pas disparu pour autant. Mais leur fonction a changé. Il ne s’agit plus de se présenter comme le relai institutionnel des luttes. La fonction est désormais de légitimer les luttes spécifiques en leur offrant un vernis philosophique radical. On peut ainsi légitimement développer des pratiques spécifiques, localistes ou corporatistes en journée dans le cadre du système puisque le soir ou le week-end on se revendique de la Révolution.

 

" Qui peut sérieusement affirmer que nous allons nous appuyer sur des conseils ouvriers d’entreprise ou des ZAD pour réorganiser et recycler l’industrie nucléaire ou ne serait-ce que rétablir les transports de marchandises les lendemains de la Révolution ? "

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Le « débouché politique » :

la plus grande escroquerie du 20ème siècle

Depuis les années 1920 et le repli du mouvement ouvrier européen, les groupes affinitaires se sont présentés comme le débouché politique naturel des « luttes sociales ». Ce discours est devenu si prégnant qu’il fait figure de dogme. Un dogme qui pourtant se liquéfie dès que l’on engage une réflexion matérialiste de base.

L’organisation affinitaire serait supposée pouvoir impulser la transformation des rapports de production, que cela soit sur une base réformiste (en affaiblissant l’Etat capitaliste et le pouvoir patronal par une succession de réformes) ou révolutionnaire (en brisant l’appareil d’Etat et la domination patronale dans les professions). On peut envisager que l’organisation affinitaire puisse diriger un tel processus car il est relativement facile, lors d’une crise de légitimité, d’endiguer le mécontentement vers la destruction d’un pouvoir politique adverse.

Mais les choses se compliquent quand il faut envisager la construction du Socialisme, c’est-à-dire la gestion collective et socialisée des moyens de production et la transformation des rapports de classe sur tous les terrains. Une transformation du travail dans les anciennes entreprises capitalistes, dans les anciennes institutions bourgeoises mais aussi dans les sphères de travail déjà libérées du salariat (dans la famille, les associations, les syndicats,…). Le tout devant être socialisé, c’est-à-dire globalisé.

Quelle est l’organisation affinitaire qui peut sérieusement affirmer qu’elle dispose des connaissances et des militants capables de conseiller les travailleurs, souvent dans l’urgence des combats de classe, pour faire redémarrer la production sur des rapports sociaux totalement modifiés ? Quel est le parti qui dispose d’un plan de réorganisation de la métallurgie en France ? Lequel est capable de restructurer les transports aériens ou les communications téléphoniques et satellitaires ? Lequel peut offrir un plan de restructuration de l’industrie agro-alimentaire, capable d’éviter une pénurie alimentaire après deux semaines de grève générale ?

Même avec un schéma avant-gardiste, donnant un rôle central à une élite de militants ultra formés, ce schéma apparait pour ce qu’il est d’un point de vue matérialiste : totalement farfelu. Il obligerait, dans les faits, les travailleurs à faire appel, comme en 1917 en Russie ou en 1936 en Espagne, aux anciens cadres dirigeants pour disposer de leurs capacités gestionnaires. Mais plus grave serait de maintenir le saucissonnage des outils de productions en une profusion d’entreprises et de services publics dans une désorganisation encore plus accentuée qu’avec le Capitalisme. Le Socialisme serait alors totalement virtuel.

Mais chose plus grave, les travailleurs seraient dépossédés de leur pouvoir collectif nouvellement acquis. Car le Socialisme ne consiste pas à remplacer une élite bourgeoise par une nouvelle caste de gestionnaires issus du mouvement révolutionnaire. Alors comment donner une capacité de gestion collective et sociale aux travailleurs en s’appuyant sur des groupes affinitaires et des organisations spécifiques ?

Depuis 1917 des ORNI sont apparus dans la galaxie militante pour répondre à ce dilemme. Ces Objets Révolutionnaires Non Indentifiés se sont multipliés : les soviets, les conseils ouvriers, les comités de lutte, les coordinations, … et pour finir, les ZAD.

Que ces structures aient existé à un échelon localisé c’est une évidence. Mais encore faudrait-il réfléchir en quoi ils sont révolutionnaires, et surtout, en quoi leur existence démontre la faiblesse gestionnaire des travailleurs au niveau social, comme classe en soi. Car qui peut sérieusement affirmer que nous allons nous appuyer sur des conseils ouvriers d’entreprise ou des ZAD pour réorganiser et recycler l’industrie nucléaire ou ne serait-ce que rétablir les transports de marchandises les lendemains de la Révolution ?

Personne n’y croit et c’est d’ailleurs pourquoi aucun groupe affinitaire ne consacre la moindre seconde à réfléchir sérieusement au processus révolutionnaire et donc aux outils qu’il nous faut construire dès maintenant pour le rendre possible. Les concepts de « dictature du prolétariat », de « éco-socialisme », de « communisme libertaire », … continuent d’être déclamés afin de mieux masquer l’absence totale de débouché politique basé sur des propositions concrètes. On répond à cette contradiction que c’est en faisant que l’on va apprendre. C’est une conception quelque peu étonnante du travail, qui relève plus du bricolage que de la culture ouvrière forgée à travers la mutualisation et la transmission du savoir et du savoir-faire.

Et pourtant, ce travail d’élaboration justifierait l’existence des organisations affinitaires. Leur fonction est justement de réfléchir, entre militants partageant les mêmes références idéologiques, à la transformation sociale. A élaborer des propositions, à les populariser, à les diffuser afin qu’elles alimentent la réflexion des travailleurs et enrichissent le débat politique à tout niveau.

Au lieu de cela, ces groupes agissent comme des concurrents des organisations de classe. Le spectacle de chaque manifestation syndicale est à ce titre consternant. Les distributions de tracts sur les bords de manifs sont une perte de temps, chaque groupe essayant de démontrer qu’il constitue le débouché politique de la lutte syndicale. Une profusion de tracts sont distribués à des manifestants, déjà convaincus de l’utilité de la lutte, reprenant les analyses des organisations syndicales et en ajoutant deux ou trois slogans radicaux. Cette logique reprend celle des cellules d’entreprises du PCF qui rentraient en concurrence avec les sections syndicales et qui bien souvent avaient pour conséquence de soustraire les syndiqués aux vrais débats politiques.

Avec l’individualisme, l’action militante a atteint un nouveau seuil, en apparence incohérent. Il s’agit d’appeler à faire grève ou à lancer une lutte de masse, en utilisant directement l’organisation affinitaire. Il est donc devenu normal qu’un parti appelle à la grève ou à une action de locataires, avec un tract, et de constater que les militants qui diffusent ces tracts ne sont pas syndiqués, ni dans leur profession ni dans leur syndicat de locataires. Ces mêmes militants s’étonnent ensuite de ne pas obtenir de victoires et de renvoyer la responsabilité de l’échec à d’autres en évoquant la passivité des travailleurs. La raison de l’échec est bien plus naturelle, l’outil utilisé n’était tout simplement pas le bon. On peut donc se demander si, au final, l’absence de résultats n’est pas recherché pour justement ne pas faire la Révolution et de maintenir une couche parasitaire de militants dont le statut et le prestige repose sur la fonction d’encadrer le mécontentement.

Noyés dans des schémas idéalistes, la majorité des militants ont étonnamment oublié une évidence. Pour réaliser une transformation sociale, il faut un outil social ! Le groupe affinitaire n’étant pas "social" de par sa composition limitée à des individus d’une même famille idéologique, ce ne peut être l’outil de transformation sociale. Une organisation sociale a été fondée en 1895 pour assurer cette fonction (la CGT). Beaucoup de travailleurs l’utilisent au quotidien, mais rarement pour réaliser cette fonction première.

 

" La CGT se construit donc comme contre-société, qui fait vivre le Socialisme au quotidien... et qui passe à l'attaque. A cette époque, les jeunes n'ont pas besoin de s'exiler dans une ZAD pour vivre une expérience collective."

 

Confédérer les luttes spécifiques pour émanciper intégralement toute la classe

Comme pour toute procédure de production, le syndicalisme s'est doté d'un savoir-faire, d'une stratégie. C'est la fameuse "double besogne" exposée dans la Charte d'Amiens. Mais un savoir-faire n'est rien sans des outils. Chaque outil syndical (section, syndicat, commission, Bourse du Travail, fédération, association culturelle et sportive, coopérative, organisation de jeunesse, syndicat de locataire...) a donc été façonné pour réaliser une tâche particulière. Mais une tache intégrée à une réalisation d'ensemble, celle de la Confédération.

L’organisation interne de la CGT est finalisée en 1902, suite à des décennies de luttes, d’expériences de terrain et de réflexions. Cet aboutissement est le fruit, aussi, d'une période où le syndicalisme révolutionnaire était puissant. Les syndiqués confédérés disposent alors des outils et de la méthodologie adaptés aux réalisations qu'ils désirent produire :

  • Ils s'organisent localement dans des syndicats d'industrie (ouverts à tous les travailleurs de la profession) en rejetant les syndicats de métiers et les syndicats d'entreprise intégrés au capitalisme.

  • Ils popularisent et soutiennent les luttes professionnelles grâce aux Bourses du Travail. Ils offrent une contre-société grâce à des associations culturelles et d'entraide (sport ouvrier, fêtes ouvrières, chorales et théâtre,....), intégrées aux Bourses du Travail.

  • Ils animent l'éducation (cours du soir pour enfants et adultes, conférences, alphabétisation des travailleurs immigrés, limitation des naissances) et la formation professionnelle à la Bourse du Travail.

  • Ils fédèrent des "Coopératives socialistes" de production et de consommation.

  • Ils organisent les luttes spécifiques de la Main d'Œuvre Féminine (MOF), des Jeunesses Syndicalistes (JS), de la Main d'Œuvre Immigrée (MOE/MOI), des chômeurs (Viaticum et marches de la faim) dans des commissions. Des commissions internes à la Confédération et non pas dans des associations communautaristes autonomes.

 

La CGT se construit donc comme contre-société, qui fait vivre le Socialisme au quotidien... et qui passe à l'attaque. A cette époque, les jeunes n'ont pas besoin de s'exiler dans une ZAD pour vivre une expérience collective. La ZAD, c'est la Bourse du Travail ouverte à tous et à toutes ! Chaque victoire obtenue (réduction du temps de travail, augmentation des salaires et création du salaire socialisé, renforcement du contrôle syndical dans les professions,...) est intégrée à une dynamique d'affaiblissement du pouvoir capitaliste et de préparation de la Grève générale expropriatrice.

Cette culture de classe a largement été occultée et marginalisée par des décennies de dérive institutionnelle. L’enjeu premier est désormais de se la réapproprier et de la populariser. Pour cela, il faut là aussi un outil pour agir.

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La tendance syndicaliste révolutionnaire, quesako ?

La tendance SR n’est pas un groupe affinitaire. Elle regroupe les syndiqués qui veulent utiliser les outils syndicaux pour faire la Révolution. Elle permet donc de rassembler des militants qui sont membres de différents groupes affinitaires ou sans appartenance, pour réfléchir et agir ensemble sur le terrain social.

Elle se veut donc l’outil collectif capable de mutualiser et de propager l’expérience révolutionnaire. De par sa nature, la tendance permet aux syndicalistes de concrétiser leur discours révolutionnaire sur le terrain de la lutte des classes.

Elle propose l’adhésion non pas sur la base d’une proclamation mais en fonction d’une pratique de terrain en adéquation avec les principes de la Charte d’Amiens. Elle ne reconnait pas à ses militants le statut de "super militant", qui leur conférerait alors une reconnaissance nombriliste. Son fonctionnement collectif est un moyen d’éviter les dérives bureaucratiques de ses membres dans leurs mandats syndicaux, à se démotiver dans la routine ou à s’épuiser dans l’activisme.

Elle estime qu’il n’y a aucun prestige à se dire révolutionnaire mais qu’au contraire cela contraint à des obligations dans les rapports humains construits avec les autres, la famille ne pouvant servir « d’espace privé » permettant toutes les contradictions avec les discours tenus au syndicat.

Cependant elle conteste le sérieux de se revendiquer de la Révolution sans utiliser au quotidien un outil révolutionnaire. Un boulanger, ce n’est pas celui qui aime manger du bon pain, mais celui qui le produit. Il y a en France des millions d’individus qui s’affirment favorable à une Révolution. Mais sur le terrain, il y a bien peu de révolutionnaires. La tendance est donc l’outil qui permet au quotidien de mener une activité révolutionnaire, ce qui est impossible de faire seul sauf à se croire individuellement capable de maitriser tout le savoir de la société. Le syndicat n’est pas un outil révolutionnaire tant qu’il ne regroupe pas un nombre conséquent et majoritaire de révolutionnaires. Cette phase ne peut donc être atteinte que lorsque la tendance à assurer sa fonction de formation.

Il ne peut donc y avoir de syndicat révolutionnaire sans passer au préalable par l’action d’une tendance. Le syndicat a vocation à regrouper tous les travailleurs et non pas les plus radicalisés, au risque de n’avoir de syndicat que le nom.

La tendance se refuse à se substituer aux organisations de classe. Elle n’est là que pour élaborer de la réflexion et la diffuser. Elle agit pour défendre les statuts fédéralistes des syndicats, afin de freiner toute dérive bureaucratique. Elle propose mais se refuse à imposer.

Ses militants interviennent dans les assemblées de syndicats afin de défendre des perspectives révolutionnaires mais aussi pour éviter les replis sur soi, pour inciter à fédérer les actions dans une dynamique sociale. Cependant elle se refuse à agir afin d’imposer, par des manœuvres, des positionnements artificiels, ne reposant pas sur le niveau de conscience réel des syndiqués.

La tendance ne vise pas à obtenir des mandats dans les commissions exécutives. Elle recherche au contraire à ce que les mandatés soient les plus à même d’assumer efficacement leurs mandats, membres ou non de la tendance.

La décomposition du mouvement syndical est telle que la tendance agit désormais pour former les adhérents et leur expliquer les statuts de la CGT. C’est à dire de comprendre comment elle fonctionnait et comment la réorganiser.