Arditi del Popolo 

Un antifascisme prolétarien !

En France, les CSR ont été l'une des premières organisations à réhabiliter et populariser l'histoire des Arditi del Popolo (à côté de certains groupes antifa). Les CSR ont aussi été, sans doute, la première organisation depuis les années 90 à assumer et à revendiquer clairement l'héritage et l'influence de la stratégie du Front Unique et la nécessité d'utiliser la lutte physique, mise en place par les Arditi del Popolo en 1921-1922, puis par l'Internationale Syndicale Rouge sous la direction d'Andreu Nin à partir de 1923 dans le cadre de la lutte antifasciste. Notre brochure "Syndicalisme contre fascisme, quelle lutte antifasciste ?", sortie début 2014, revient en détail sur cette stratégie et cette histoire.

Cet article, synthèse de plusieurs articles publiés en français (dont nous citons les sources en bas de page), est un hommage que nous rendons à la première organisation d'autodéfense ouvrière et antifasciste, largement influencée par le syndicalisme révolutionnaire et l'anarchisme. Les Arditi del popolo inaugurent l’histoire de la résistance armée face au fascisme et permettent aussi de revenir sur un contexte compliqué et particulier en Italie avant et après la Première Guerre mondiale. 

Les Arditi, héros de l'armée italienne, issus de "l’interventionnisme de gauche"

Au moment de la déclaration de guerre en 1914, la majorité du peuple italien est hostile à l’entrée du pays dans le conflit. Néanmoins, des républicains et des nationalistes (garibaldiens et mazziniens), des militants d'extrême gauche du Parti Socialiste, ainsi que des militants syndicalistes révolutionnaires et anarchistes sont, eux, favorables à une intervention de l’Italie dans la guerre mondiale. Ce que l'on appelle alors "l’interventionnisme de gauche" s'organise en décembre 1914 autour du Faisceau d’action révolutionnaire internationaliste qui appelle à la guerre contre les Empires centraux (Autriche, Hongrie, Empire Ottoman) considérés comme réactionnaires et cléricaux. Il s'agit alors de déstabiliser les grandes puissances belligérantes et de permettre ainsi de lancer la Révolution sociale en Italie et d'instaurer une République.

Cette conception propre à l'Italie, issue du Risorgimento (les guerres révolutionnaires de Garibaldi pour l'unification italienne), est alors proche de l'état d'esprit que l'on pouvait trouver chez les sans-culottes, les jacobins et les hébertistes concernant la guerre et l'expansion révolutionnaire dans les premières années de la Révolution française.

 

Mais cet interventionnisme est aussi issu d'un repli stratégique et idéologique suite à de nombreuses grèves et tentatives insurrectionnelles qui ont échoué entre 1905 et 1914, comme le soulèvement populaire d'Ancône en juin 1914. L'échec de ce dernier va provoquer un basculement chez nombre de révolutionnaires, gagnés par les doutes et par un certain défaitisme. Le cas du leader syndicaliste révolutionnaire Filippo Corridoni est une référence pour comprendre ce basculement. On peut aussi citer Alceste de Ambris, autre figure du syndicalisme révolutionnaire italien, l'un des fondateurs de l'Union Syndicale Italienne (USI), qui déclare dans une conférence donnée au siège de l'Union Syndicale Milanaise le 18 août 1914 que l'issue révolutionnaire n'est, pour l'heure, plus à l'ordre du jour et que la déroute de "l'impérialisme allemand" apporterait une "série de bénéfices d'ordre économique, politique et moral qui [permettraient] un florissant essor de l'humanité". 

Pour ces militants, la stratégie devient claire: la guerre peut déboucher sur un bouleversement révolutionnaire et transformer le prolétariat en une masse de combattants entraînés qui pourront faire en sorte que les prochaines tentatives insurrectionnelles soient des victoires. C’est bien évidemment avec enthousiasme que ces interventionnistes révolutionnaires apprennent l’entrée en guerre de leur pays le 23 mai 1915.

Ainsi, au printemps 1917, le commandement de la 2ème armée italienne recrute dans ce milieu interventionniste ceux qui vont former les premières troupes de choc italiennes: les Arditi. Constituées sur le modèle des bataillons de Sturmtruppen autrichiens et idéalisées comme étant les traditionnelles compagnies aventurières italiennes, ces troupes sont destinées à mener des attaques surprises, des raids en territoire ennemi et des actions de sabotage. Armés d’un fusil, d’un revolver et d’un long poignard qui devient rapidement leur symbole, les Arditi deviennent des troupes autonomes, ayant leur liberté de mouvement, et n'étant plus astreintes à tenir les tranchées. De leurs actions dépendent pas mal d'opérations de grande envergure. Dotés d’une formation spéciale, ils prennent rapidement conscience d'être une troupe d’élite. Leurs exploits guerriers sont cités comme des exemples à suivre, suscitent l'admiration et remotivent les troupes. Ces unités s'entourent donc vite d'une aura particulière qui alimente toute une mythologie au sein de l'armée mais aussi au sein de la société civile.

" Arditi, non gendarmi ! ".

L'arditisme permet de tenir moralement dans un pays qui est entré en guerre à reculons, au sein d’une armée qui manque d’esprit combatif et limitée par un état-major à l'ancienne mode. Ils maintiennent dans le conflit une certaine attitude proche des classes populaires. Une grande partie de ces volontaires sont imprégnés d’idées socialistes, futuristes et libertaires, montrant leur défiance vis-à-vis de la médiocrité bourgeoise. La camaraderie née des épreuves vécues en commun accentue l'idée de corps. L’antiparlementarisme et le rejet de l'Etat bourgeois s’accompagnent également d’un rejet du Parti Socialiste Italien qui prend sa source dans le pacifisme de ce dernier, opposé à la guerre et donc opposé à la formation militaire du prolétariat. La guerre emportera avec elle une partie des jeunes générations révolutionnaires, ainsi Corridoni meurt dès septembre 1915.

À la fin de la guerre, le peuple ouvrier et paysan démobilisé ne perçoit pas l'expérience enivrante et exaltante de la guerre que décrit la bourgeoisie nationaliste restée bien souvent loin des batailles frontales. La classe ouvrière italienne, meurtrie par le conflit, est laissée de côté dans le partage des gains de la victoire de l'Entente. Elle est emplie de revendications sociales et la Révolution russe transforme l'ivresse patriotique de la victoire en bouillonnement révolutionnaire, ce que les historiens appellent le "biennio rosso" ("les deux années rouges").

Une association des Arditi voit le jour à Rome le 1er janvier 1919 sous le nom d'Associazione fra gli Arditi d’Italia ("Association des Arditi d'Italie" - AFAI) avec comme objectif, à l'image de toutes les autres associations d'anciens combattants dans les autres pays, d’aider ses membres à se réinsérer dans la vie civile et de faire valoir auprès de l'Etat et de la société le sacrifice qui a été fait. Les statuts de l’association, où se mêlent patriotisme et revendications sociales, montrent une profonde méfiance envers le système parlementaire, la démocratie bourgeoise et les partis politiques. Cela n’empêche pas l’association de recevoir le soutien d'industriels qui apprécient son antisocialisme et sa proximité avec les positions des Faisceaux de Combat et du Parti National Fasciste que Mussolini, ancien socialiste d'extrême gauche vient de mettre sur pied. Nombre d'interventionnistes de gauche, de militants révolutionnaires sincères, dont une partie se retrouvera par la suite dans les Arditi del Popolo et les groupes d'autodéfense prolétarienne et antifasciste, sont alors proches du fascisme naissant.

Les Arditi, qui se considèrent comme une élite et un corps à part, apparaissent aux yeux de Mussolini comme le groupe le plus susceptible de répondre à ses aspirations politiques et il tente donc de les attirer à lui. L'antisocialisme devient la base de l’alliance qui se noue alors entre eux. Dans certaines villes, des Arditi sont ainsi à l’origine de la formation des Faisceaux de combats, partageant parfois les mêmes locaux que les fascistes. Ensemble, ils forment alors un front commun que rien ne distingue lors des actions et des manifestations politiques. L’armée, la bourgeoisie italienne et diverses associations antisocialistes commencent même à couvrir d’éloge ces nouveaux mouvements qui apparaissent utiles dans la lutte contre un mouvement ouvrier révolutionnaire qui commence à faire peur à la classe dominante. 

En effet, la pression ouvrière va crescendo et on dénombre environ 1600 grèves pour la seule année 1919. Dans les campagnes, on n'est pas en reste. La paysannerie ouvre un second front social contre l’État en occupant les terres qui lui avaient été promises avant la guerre. Le décret Visochi de septembre 1919 légalise juridiquement les coopératives qui avaient déjà été mises en place, et parallèlement les "ligues rouges" aident à la formation d'un puissant syndicat de paysans journaliers. Pourtant, c'est aussi en 1919 que le capital montre les premiers signes de défense face à l'offensive prolétarienne. Une assemblée d'industriels et de propriétaires terriens à Gènes en avril a été l'occasion de sceller les premières pierres de la « Sainte alliance » face à la montée du pouvoir ouvrier. Main dans la main, les Fédérations Générales de l'Industrie et de l'Agriculture y élaborent une stratégie commune visant à démanteler les syndicats et les conseils ouvriers qui émergent. 

Certains Arditi vont alors mettre au service des fascistes et des patrons leur sanguinaire expérience du combat, et commence une série d'expéditions punitives sur des piquets de grève, des meurtres de militants ouvriers, des saccages de locaux syndicaux, de ligues paysannes, de Bourses du travail. Ce mouvement d'alliance a essentiellement pris dans les classes moyennes. Ex-officiers, sous-officiers, cols blancs, étudiants, travailleurs indépendants se sont alliés à la cause fasciste dans les villes, tandis que dans les campagnes, les enfants de fermiers, de petits propriétaires terriens et d'administrateurs s'engagent aussi contre la menace rouge d'expropriation. La police et l'armée encouragent les fascistes, incitant les anciens officiers à rejoindre et entraîner les faisceaux de combat en leur prêtant des véhicules et des armes. Les permis de port d'arme, refusés aux ouvriers et paysans, sont délivrés gratuitement aux escadrons fascistes et les munitions des arsenaux d’État donnent aux "chemises noires" un avantage militaire conséquent.

Mais cette alliance entre fascistes, capital et Arditi connaît une première fracture à l’été 1919 quand une partie de ces derniers, voyant que la neutralité n'est plus de rigueur dans l'association des anciens combattants, réclament du coup un rapprochement, voire une collaboration, avec les courants socialistes pour lutter contre les classes dirigeantes et le système parlementaire. Mario Carli, ancien directeur du journal de "gauche légionnaire" Testa di Ferro et fondateur de l'AFAI écrit un article dans le journal L'Ardito qui sort de la neutralité suite au saccage d'une Bourse du Travail par des Arditi et des fascistes, intitulé "Arditi, non gendarmi !" ("Arditi, pas gendarmes !").

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La naissance des Arditi del Popolo

En 1919 et 1920, deux années d’intense agitation ouvrière et paysanne, l’attitude des Arditi n'est donc pas homogène et peut apparaître comme contradictoire. Dans les premiers temps qui suivent la démobilisation, l'AFAI se range du côté du maintien de l'ordre. Puis, très vite, elle va combiner les revendications nationales en Adriatique avec l'épopée de Fiume (voir l'article des Redskins Limoges à ce sujet: Fiume 1919-1920: la dernière des utopies pirates) et les aspirations sociales d’une base de plus en plus mécontente devant la "victoire mutilée" et orientée vers la Révolution par hostilité envers la bourgeoisie.

Se différenciant du fascisme qui apparaît comme le bras armé de la réaction, de plus en plus d’Arditi se rangent du côté des travailleurs en lutte et se déclarent même contre l’intervention italienne en Albanie, débouchant sur des mutineries de soldats. Le développement de la terreur fasciste durant l’année 1920 achève de rompre les liens et l'unité qui pouvaient encore exister entre ces anciens combattants.

" Tant que les fascistes continueront

à brûler les bourses du travail,

tant que les fascistes assassineront

les frères ouvriers, tant que

continuera la guerre fratricide,

les Arditi ne pourront jamais

rien avoir en commun avec eux.

Un gouffre profond de sang et

de charniers fumants sépare

fascistes et Arditi."

En novembre 1920, les Arditi tentent de se réorganiser avec la fondation de l’Association Nationale des Arditi d’Italie (ANAI). Si le congrès de mars 1921 confirme la ligne antérieure favorable au fascisme, deux mois plus tard cette position est mise en minorité. La direction de l'ANAI ré-adopte alors une attitude de neutralité entre le socialisme et le fascisme et demande à tous ses adhérents membres des Faisceaux de quitter ces groupes. La majorité des sections valident cette nouvelle ligne qui conduit au départ des éléments pro-fascistes conduits par Bottai et De Vecchi. Ces derniers forment la Fédération Nationale des Arditi d'Italie (FNAI).

Devant ce contexte, d'autres éléments, à gauche, rejettent également la ligne de neutralité de l'ANAI et s'autonomisent. Ils se regroupent autour de la section romaine de l'ANAI dirigée par Argo Secondari, lieutenant Arditi d'obédience anarchiste et syndicaliste révolutionnaire qui souhaite s’engager dans la défense armée des ouvriers victimes de la répression et des agressions fascistes. Il convoque le 22 juin une réunion des membres et sympathisants de la section romaine sur une ligne clairement antifasciste. La nécessité de lutter contre les squadristes (groupes d'action fasciste), sur le plan militaire, se manifeste avec détermination. Il annonce que "tant que les fascistes continueront à brûler les bourses du travail, tant que les fascistes assassineront les frères ouvriers, tant que continuera la guerre fratricide, les Arditi ne pourront jamais rien avoir en commun avec eux. Un gouffre profond de sang et de charniers fumants sépare fascistes et Arditi ". Les Arditi et les militants regroupés autour d'Argo fondent alors l’association des Arditi del Popolo (ADP) le 27 juin 1921.

Durant les premiers mois de cette année 1921, ce sont en effet près de 730 locaux d’organisations ouvrières, Bourses du travail, chambres syndicales, coopératives, sièges de partis ou de ligues paysannes qui sont attaqués et détruits par les fascistes. De nombreux militants sont agressés, blessés ou assassinés. Les expéditions squadristes ne cessent de prendre de l’ampleur grâce à l’aide financière des patrons, des grands propriétaires terriens et à la complicité étatique. Argo Secondari, dans un entretien suite à la fondation des Arditi del Popolo, avertit: "que les mercenaires de la garde blanche sachent qu'est finie pour eux l'ère des saccages, des incendies et des expéditions punitives. Les Arditi del Popolo lancent aujourd'hui leur cri pour la défense armée des travailleurs et des bourses du travail. D'où qu'il vienne, tout acte d'abus contre les travailleurs et les subversifs sera considéré comme une provocation pour les Arditi del Popolo et la réponse sera implacable et immédiate".

Les organisations ouvrières sont le plus souvent désarmées devant les méthodes squadristes qui s’inspirent directement de celles utilisées durant la guerre. Sur la défensive, elles forment des groupes locaux de combat antifascistes comme les Guardie Rosse (Gardes rouges), les Lupi Rossi (Loups rouges), les Figli di nessuno (Fils de rien) ou les Squadre d'azione (équipes d’action) communistes. Mais ces groupes sont mal structurés, sans liaison entre eux et peu efficaces.

 

" Que les mercenaires de la garde blanche sachent qu'est finie pour eux l'ère des saccages, des incendies et des expéditions punitives. Les Arditi del Popolo lancent aujourd'hui leur cri pour la défense armée des travailleurs et des bourses du travail. D'où qu'il vienne, tout acte d'abus contre les travailleurs et les subversifs sera considéré comme une provocation pour les Arditi del Popolo et la réponse sera implacable et immédiate".

 

C’est dans ce contexte que le 27 juin 1921, la section romaine des Arditi se dote d’une nouvelle direction composée de Secondari et de deux anciens légionnaires de Fiume, Ferrari et Pierdominici. Il est également décidé de former un bataillon d'Arditi del popolo dirigé par le colonel Tommaso Abatino et formé de trois compagnies. La nouvelle organisation s’appuie pour son lancement sur le Comité de défense prolétarien de Rome qui regroupe des syndicats, la section républicaine de Rome et les communistes libertaires du Latium afin d’organiser une manifestation antifasciste le 6 juillet. Cette initiative provoque un certain enthousiasme qui se traduit par le succès des souscriptions lancées, soutenues par les syndicats du bâtiment, des postiers et des cheminots, mais surtout par l’adhésion d’un millier de personnes aux Arditi del popolo. La convergence entre ces derniers et le mouvement ouvrier se réalise sur des positions antifascistes et sociales et sur la volonté de retourner la peur que les fascistes sèment contre eux.

Le 6 juillet, c’est face à des milliers de manifestants que, pour leur première apparition publique, deux mille Arditi del Popolo défilent, armés et en ordre militaire. Cette démonstration de force a un écho retentissant dans tout le pays, d'autant que l’événement est largement relayé par la presse. L'Ordine Nuovo, le journal du dirigeant communiste Antonio Gramsci, se montre particulièrement enthousiaste tout comme la Pravda du 10 juillet qui publie un compte-rendu de la manifestation romaine. Lénine en personne est intrigué et s'intéresse aux Arditi del popolo. A ce moment-là, le dirigeant soviétique prône la ligne du front unique et s'appuie sur les syndicalistes révolutionnaires dans toute l'Europe pour orienter les Partis Communistes. Le rassemblement d’environ 15 000 personnes à Rome en présence de responsables de différents partis pour assister au défilé des Arditi del popolo en uniforme est un exemple à suivre, comme l’indique d’ailleurs un appel de l’Internationale communiste publiée dans Ordine Nuovo le 14 août. Les anarchistes de l'Union Anarchiste Italienne (UAI) montrent également un enthousiasme similaire devant la nouvelle organisation.

L'organisation des Arditi del popolo

L’exemple romain est bientôt suivi dans toute l’Italie notamment sur l’axe Rome-Ancône et sur celui de Rome à Gênes. Les principaux centres des Arditi del popolo sont Orte, Terni, Civitavecchia, Ancône, Livourne, Pise, Gênes, Parme, Plaisance et quelques villes d’Italie du sud, soit un total de 144 sections. À l’été 1921, l’ensemble des formations militaires antifascistes rassemble environ 20 000 personnes. La région romaine domine avec environ 3 300 militants répartis dans 12 sections et l'Ombrie avec 3 000 membres. Outre la volonté d'organiser militairement l'autodéfense prolétaire contre les attaques des Chemises noires, étant entendu qu'il n'y a rien à attendre de la police et de la justice, l'adhésion aux Arditi del Popolo repose sur une lecture commune du phénomène fasciste comme réaction de classe aux événements du Biennio Rosso.

Les Arditi del popolo créent une structure militaire souple et enracinée localement, capable d’intervenir rapidement et de tenir un territoire en multipliant défilés publics et patrouilles sans oublier l'identification des sympathisants fascistes. Privilégiant l'aspect pratique et militaire à la politique, les sections sont structurées en bataillons, eux-mêmes divisés en compagnies, constituées à leur tour de quatre escouades comprenant 10 hommes chacune plus un chef. Chaque bataillon se dote de détachements cyclistes qui doivent permettre de maintenir les liaisons entre les groupes mais également avec les organisations ouvrières. Des séances de formation et des entraînements sont organisés pour les militants.

" L’union au sein des Arditi del Popolo ne se fait donc pas sur une base politique ou idéologique mais sur une base sociale et pratique où le prolétariat est très largement dominant."

Les sections sont laissées libres de définir elles-mêmes leur mode d’action selon les sensibilités locales dominantes. Les dirigeants des sections reflètent d'ailleurs ces traditions politiques locales et sont, selon les endroits, anarchistes, socialistes, républicains, syndicalistes révolutionnaires, communistes et parfois même membres du Parti populaire, la formation politique chrétienne-démocrate. Ce qui les rassemble, c’est une lecture commune du phénomène fasciste comme réaction anti-ouvrière et antisociale et la volonté de s’opposer à lui par la résistance armée. L’union au sein des Arditi del popolo ne se fait donc pas sur une base politique ou idéologique mais sur une base sociale et pratique où le prolétariat est très largement dominant. En effet, le recrutement est essentiellement ouvrier avec une forte représentation des cheminots, des métallurgistes, des travailleurs agricoles, des postiers, des ouvriers des constructions navales. L’association compte néanmoins dans ses rangs des employés de professions intellectuelles comme des journalistes, des étudiants et des avocats. Si beaucoup sont des anciens combattants, certains avec le grade d’officier, de nombreux Arditi del popolo, dont les plus jeunes, n’ont jamais servi dans l'armée.

L’armement des Arditi del popolo est constitué des armes ramenées du front par les anciens combattants, sorties des casernes lors de mutineries et occupations de zones militaires, acheminées via les mers méditerranéenne et adriatique grâce aux syndicats de marins, pêcheurs, travailleurs de la mer et ouvriers des quais et des ports, et celles achetées avec les souscriptions, principalement des poignards, des fusils et des revolvers. À cela s’ajoutent des armes plus rudimentaires comme les bâtons, les fusils de chasse, les bombes artisanales. L'aspect militaire de l'organisation se traduit également par l'adoption de symboles directement issus de l'arditisme et du futurisme du temps de la guerre comme une tête de mort avec un poignard entre les dents entourée d’une couronne de lauriers, un glaive rouge lui aussi dans une couronne de lauriers ou encore un fanion rouge représentant une hache qui brise un faisceau.

 

Premiers succès

A partir de mars 1921, la structure défensive des travailleurs face aux fascistes devient plus conséquente, comme à Livourne où, lorsque ces derniers attaquent un quartier ouvrier (Borgo dei Cappucini), c'est tout le voisinage qui les chasse hors de la ville. Le 14 avril, toujours à Livourne, quand les fascistes lancent un assaut sur la Bourse du Travail (Camera del Lavoro), les ouvriers se mettent en grève et les encerclent, ne laissant à la police d'autre choix que de prendre sa défense.

Dès leur création, les Arditi del popolo se montrent actifs et font la preuve de leur efficacité. Le 10 juillet 1921, quelques fascistes venus à Viterbe, une cité au nord de Rome, pour l'inauguration du Fascio local, assassinent un paysan, Tommasino Pesci. Le jour suivant, les squadristes s’apprêtent à nouveau à investir la ville mais la nouvelle se répand rapidement et la section locale des Arditi del popolo organise la défense de la cité. Craignant la violence des affrontements qui se profilent, les autorités préfèrent prendre la décision de bloquer les fascistes à l'extérieur de Viterbe. Malgré l'absence de combats, cet épisode montre la volonté et la capacité des milieux populaires à se regrouper autour d’une structure militaire pour repousser les assauts fascistes. Ce rapport de force et cette détermination obligent les autorités à s'opposer aux squadristes.

" Battre les fascistes sur leur propre terrain

en s’appuyant sur les capacités militaires

mises à la disposition du mouvement ouvrier

et révolutionnaire par les Arditi."

À l’été 1921, la situation est particulièrement tendue en Ligurie, une région ouvrière en proie aux attaques de squadristes venues de la Toscane voisine. Le 21 juillet 1921, environ 600 fascistes toscans convergent sur Sarzana dans la région de La Spezia pour libérer des squadristes de Carrare arrêtés quelques jours plus tôt à la suite d’une attaque contre un meeting qui a fait plusieurs morts. Les Arditi del popolo se préparent à l’affrontement et placent des charges explosives sur des bâtiments afin de les faire s’écrouler sur leurs adversaires. Comme à Viterbe quelques jours plus tôt, la police s’interpose entre les deux camps. Des coups de feu partent néanmoins des rangs fascistes, tuant un policier. Les Carabiniers répliquent, blessant de nombreux squadristes qui prennent aussitôt la fuite. Les Arditi del popolo et une partie de la population prennent alors en chasse les fuyards et à la fin de la journée, 18 fascistes ont été tués et 30 blessés.

Ces premiers succès contre les squadristes gonflent les rangs des Arditi del popolo qui démontrent concrètement la possibilité de battre les fascistes sur leur propre terrain en s’appuyant sur leurs capacités militaires mises à la disposition du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Le 24 juillet, l'organisation tient son premier congrès national à Rome où elle répète sa volonté de défendre les travailleurs contre les attaques fascistes et lance un appel à toutes les forces politiques pour qu’elles aident moralement et matériellement les Arditi del popolo. Elle ajoute qu’aucune force politique ne doit prendre le dessus au sein de l'association sous peine de nuire à la nature militaire et unitaire du mouvement.

 

 

L'isolement politique des Arditi del Popolo

L’essor des Arditi del popolo se heurte rapidement à la méfiance des deux grands partis de gauche, le PSI et le PC d'Italie. Ce dernier, dirigé par Amadeo Bordiga, Angelo Tasca et Antonio Gramsci, est né d’une scission du PSI lors du congrès de Livourne en janvier 1921. Loin d’être inféodé à Moscou, la majorité du PC suit une ligne gauchiste de refus de toute compromission avec les autres forces politiques. Elle s’oppose donc à la stratégie de front unique, c'est-à-dire l’alliance avec les autres organisations ouvrières, décidée par l’Internationale communiste et qui doit se concrétiser entre autres par la participation des communistes aux Arditi del popolo. Seul Gramsci est partisan de l’application de cette stratégie et accueille favorablement la naissance de l'organisation militaire des Arditi, tout comme il avait soutenu l'épisode de Fiume (Rijeka) dans les colonnes d'Ordine Nuovo. Mais ce dernier, minoritaire dans son parti, ne détermine pas la ligne officielle du PC.

Pour la direction communiste, qui cherche alors à organiser ses propres groupes de combat afin d'avoir petit à petit la main sur les formations d'autodéfense prolétarienne, les Arditi del popolo sont de sérieux concurrents qui empêchent le PC d’établir son hégémonie dans ce domaine. Le 7 août 1921, elle ordonne donc à ses militants de quitter les Arditi del popolo. De nombreux communistes obtempèrent à contrecœur tandis que d’autres refusent de s'y plier. C’est notamment le cas à Parme, Ancône et Livourne, les fiefs du syndicalisme révolutionnaire, où les communistes restent au sein du front uni des Arditi del popolo et continuent de collaborer avec eux. Au début de 1922, Moscou cherche encore à infléchir la position du PC d’Italie. Boukharine, répondant à Ruggero Grieco qui justifie la position du PC, lui indique à nouveau que les communistes doivent adhérer aux Arditi pour attirer à eux les ouvriers qui s’y trouvent. Rien n’y fait, la direction communiste reste enfermée dans sa ligne sectaire.

Malgré quelques exceptions comme la Lega Proletaria ("Ligue Prolétarienne"), le PSI, lui, privilégie une attitude légaliste qui condamne l'usage de la force. La grande centrale syndicale CGdL (Confédération Générale du travail d'Italie) qui est sous sa coupe fait de même. Négligeant totalement la question de l'autodéfense de leurs organisations et de leurs locaux, les socialistes, à l’exception de quelques individus, sont les grands absents des différents comités de défense prolétariens et des Arditi del popolo. Seule la faction de gauche du PSI soutient ces derniers, suivant en cela la ligne de la 3ème Internationale et en contraste total avec l’attitude du PCd’I pourtant membre de cette Internationale.

 

" Ce sont les anarchistes et les

syndicalistes révolutionnaires qui

se montrent les plus enthousiastes et

les plus fermes soutiens des Arditi del Popolo."

Parmi les autres forces de la gauche, le soutien républicain (des garibaldiens) aux Arditi del popolo reste constant tout au long de 1921 malgré la tentative du PRI (Parti Républicain Italien) de former une force militaire antifasciste propre. Mais ce sont les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires qui se montrent les plus enthousiastes et les plus fermes soutiens des Arditi del popolo. Rappelons que le syndicalisme révolutionnaire italien se scinde en deux parties en 1914 entre interventionnistes et pacifistes, les seconds excluant les premiers de l'Union Syndicale Italienne (USI), ce qui accentue les replis tactiques et idéologiques pour les deux courants. La fracture remonte d'ailleurs un peu avant, car on se rend-compte dans les débats internes et prises de positions que les "pacifistes" à majorité anarcho-syndicalistes veulent un syndicalisme basé uniquement sur des structures interprofessionnelles et locales alors que les "interventionnistes" constituaient le courant syndicaliste révolutionnaire dit "industriel" qui entendait créer des syndicats de branches (syndicalisme d'industrie).

A partir de 1918, l'USI recrute essentiellement dans les milieux libertaires, tandis que les ex-interventionnistes se réorganisent dans l'Union Italienne du Travail (UIdL), dont le programme, basé sur la nationalisation des secteurs d'activité sous contrôle ouvrier, ressemble fortement à la Charte du Carnaro (la Constitution de l'Etat libre de Fiume, rédigée par Alceste de Ambris). C'est un syndicalisme de lutte, vindicatif, et de transformation sociale mais dans un axe patriote et un cadre républicain-révolutionnaire (qui peut ressembler à bien des égards aux positions et propositions sociales de la CGT française pendant la Résistance et après 1945). Certains contemporains voient dans l'UIdL la matrice du "syndicalisme fasciste", mais l'historienne Carmela Maltone, dans son livre intitulé "Les antifascistes italiens dans le sud-ouest 1924-1940 ", parle de l'UIdL en ces termes: "d'inspiration anarchiste, qui faisait de la violence la force destinée à accélérer l'explosion de la vieille société moribonde. Avec ses 100.000 adhérents, cette organisation n'envisageait le changement que par l'action directe, le sabotage, le boycott ou la grève générale. En outre, elle était imprégnée d'un fort sentiment national".

Malgré la scission de 1914 et le gouffre idéologique qui s'est creusé, ces deux courants vont néanmoins travailler ensemble dans le cadre de la lutte antifasciste, d'abord à travers la Fédération des Jeunesses Syndicalistes de l'UIdL qui désire le rapprochement voir la réunification entre l'USI et l'UIdL, puis, surtout, lorsque les éléments fascistes de l'UIdL en sont expulsés en juillet 1921. D'ailleurs, 

 

En août 1921, le conseil général de l’Union Anarchiste Italienne félicite les Arditi del Popolo pour l’efficacité de leur travail de défense des libertés ouvrières. Ce soutien inconditionnel explique que, dans certaines régions les anarchistes dominent au sein des Arditi del popolo et, en octobre 1922, parviennent même à former à Rome le 1er bataillon Arditi anarchiste.

Outre la méfiance du PSI et du PCI à leur égard, les Arditi del popolo sont rapidement confrontés au départ d'Argo Secondari et au pacte de pacification d’août 1921 mené par les sociaux-démocrates. À la suite de l'assassinat d’un militant, une grève générale est organisée dans la région de Rome mais à la dernière minute, à la suite de pressions, Secondari fait annuler l’ordre de grève. L’information arrive néanmoins trop tard à Terni où les Arditi del popolo, qui se sont rassemblés à la gare, sont arrêtés par la police pour port illégal d’armes. Lors de la réunion de la direction des Arditi del popolo, le 29 juillet, Secondari, tenu pour responsable de l’échec de la grève générale et de l’épisode de Terni est alors évincé de la tête de l’organisation.

La signature du pacte de pacification est un coup plus dur porté aux Arditi del popolo que le départ de Secondari. Le 3 août 1921, socialistes et fascistes signent en effet un accord devant le président de l’Assemblée où ils s’engagent à mettre fin à l’utilisation de la violence. Il s’agit d’un véritable abandon des Arditi del popolo de la part des dirigeants socialistes nationaux et locaux. Pour ces derniers, si les Arditi del popolo sont apparus au départ comme un moyen de contre-balancer l’influence croissante des fascistes, une fois le pacte de pacification signé, ils deviennent des obstacles à la réalisation de celui-ci et le PSI les condamne alors à l’illégalité et à la répression. Surtout, le pacte de pacification est un pacte de dupes, d’abord en assimilant la violence offensive des squadristes à la légitime défense populaire, ensuite parce que si les socialistes sont déterminés à l’appliquer, ce n’est pas le cas des fascistes.

 

Derniers combats

Profitant de la signature du pacte de pacification, le Président du Conseil et ministre de l’Intérieur Bonomi envoie une circulaire qui indique que les Arditi del popolo doivent être considérés comme une association délictueuse. Dés août, l’exécutif et le pouvoir judiciaire s’acharnent contre eux, multipliant les perquisitions, les arrestations et les fermetures de locaux, des mesures qui ne touchent pas les squadristes qui peuvent continuer leurs actions et leur campagne de terreur.

Abandonnés par les partis politiques, dirigés par des responsables qui ne parviennent pas à mettre en avant un idéal unificateur à côté de l’action militaire, victimes de la répression gouvernementale, les Arditi del popolo adoptent alors une position essentiellement défensive. Mais cela n’enlève rien à leur efficacité. Le 11 septembre 1921, ils repoussent ainsi environ 3 000 fascistes qui attaquent Ravenne. Lors du congrès du Parti National Fasciste à Rome, en novembre, ils organisent la défense des quartiers populaires lors de combats qui font deux morts et 150 blessés.

En décembre 1921, le gouvernement Bonomi promulgue une nouvelle loi sur le désarmement des civils, qui n’est appliquée en réalité que contre les Arditi del popolo. Le mouvement parvient néanmoins à vivre encore un an dans l’illégalité, mais il est amoindri dans ses capacités de combat et se résout à une défense statique par manque de coordination entre les sections. Au début de 1922, il devient la milice clandestine d’un nouvel organisme unitaire antifasciste: l’Alliance du travail, qui réunit à partir de février certains syndicats comme l'USI, l'Union Italienne du Travail (UIdL), des anarchistes, des socialistes, des communistes et des républicains.

La pression fasciste se fait de plus en plus forte dans toute l’Italie. Si le 24 avril 1922, les Arditi del popolo parviennent à repousser les squadristes à Piombino puis à les chasser du quartier de San Lorenzo à Rome le 24 mai, les villes ouvrières sont peu à peu investies par les chemises noires. L’épreuve de force a lieu à l’occasion de la grève générale organisée par l’Alliance du travail le 1er août 1922. A Ancône, après deux jours de combats, les Arditi del popolo sont défaits par l’action conjointe des fascistes et de la police, tout comme à Gênes où la concurrence avec les groupes de combat communistes nuit à l’efficacité de la défense antifasciste. Les Arditi del popolo réussissent néanmoins à résister et à repousser les squadristes à Bari, à Civitavecchia où ils sont soutenus par environ 300 ouvriers yougoslaves ainsi qu'à Livourne, et apparaissent encore comme les vecteurs d’une unité antifasciste militaire. Mais c’est à Parme qu'ils révèlent toute leur valeur.

La résistance de Parme est entrée dans la mythologie de l’antifascisme et les événements d’août 1922 méritent un bref approfondissement. Le 2 août 1922, environ 15 000 squadristes venant de toute l’Italie du nord convergent sur la cité. Le préfet et le commissaire de police retirent les forces de l’ordre des quartiers sensibles tandis que les Arditi del popolo mobilisent la population pour creuser des tranchées et construire des barricades. Autour des trois cents Arditi commandés par le socialiste Guido Picelli, se rassemble la presque totalité de la population, un soutien qui inclut les formations politiques et syndicales locales dont les syndicalistes révolutionnaires formés en section propre sous le nom de "Légion Prolétarienne Filippo Corridoni" et menés par le représentant de l'UIdL et de la Bourse du Travail de Parme, Vittorio Picelli, le frère de Guido. Après cinq jours de batailles acharnées, les squadristes dirigés par Italo Balbo sont forcés de battre en retraite laissant derrière eux trente morts et une centaine de blessés.

L’épisode de Parme reste néanmoins isolé dans un pays où le mouvement ouvrier est victime de l’échec de la grève générale. Dans la plus grande partie de l’Italie, les noyaux restant d'Arditi del popolo se dispersent peu à peu. Le mouvement reste encore puissant à Rome où en octobre, trois cents Arditi, la plupart anarchistes ou républicains, se réunissent entre le Trastevere et San Lorenzo sous la direction de Malatesta et Mingrino. Dans les jours suivant la Marche sur Rome, ces noyaux vont animer la résistance contre les fascistes dans les quartiers populaires de San Lorenzo, Trionfale et Testaccio où les chemises noires ne parviennent pas à pénétrer. Par la suite, certains éléments des Arditi del popolo se lient aux opposants au fascisme et, jusqu’en juin 1924 avec l’assassinat de Matteotti, ils sont nombreux à attendre le signal pour passer à l’action, un signal que l’opposition légale, dite de l’Aventin, ne donnera pas.

La vague de répression des années 1923-1924 finit de détruire les quelques tentatives de réorganisation du mouvement. Argo Secondari, le fondateur des Arditi del popolo, est ainsi victime d’une violente agression fasciste le 22 octobre 1922. Gravement blessé, il est interné dans un hôpital psychiatrique où il meurt en 1942. Alceste de Ambris est contraint à s'exiler en France après avoir été lui aussi agressé. Ce dernier animera des coopératives ouvrières pour intégrer les italiens à la société française, dirigera le journal toulousain Il Mezzogiorno, appelant toujours une société socialiste gérée par les syndicats et non les partis, contribuera à fonder la Concentration Antifasciste et sera secrétaire général de la Ligue Italienne des Droits de l'Homme (LIDU). De nombreux Arditi del popolo continueront la lutte antifasciste dans la clandestinité puis en Espagne durant la guerre civile, dans le Bataillon Garibaldi, la Centurie Malatesta ou le Bataillon de la Mort. Ils s’engagent dans la Résistance en France et dans les formations de partisans italiens, communistes ou anarchistes, comme Volante Rossa. Certains deviennent des responsables importants du mouvement ouvrier italien après 1945, comme le communiste Giuseppe Di Vittorio, ancien syndicaliste révolutionnaire proche de De Ambris et Corridoni, premier secrétaire de la CGIL, le principal syndicat italien, après la guerre.

L’historiographie présente souvent les Arditi del Popolo comme les précurseurs des partisans de la Seconde Guerre mondiale. Il est vrai qu’ils ont été nombreux à participer à la Résistance, mais c’est oublier que contrairement à celle-ci, l'organisation des Arditi del popolo ne naît pas dans un contexte de lutte entre démocratie et totalitarisme mais au milieu de luttes de classes, sociales et politiques entre d’un côté les classes ouvrière, paysanne et populaires italiennes et de l’autre les classes dirigeantes traditionnelles. La Résistance, phénomène inter-classiste, a également cette particularité d’être une lutte nationale contre une occupation étrangère et pour le rétablissement de l’ordre démocratique ce qui ne se retrouve pas dans la lutte menée par les Arditi del popolo. Ces derniers ont la particularité de plonger à la fois leurs racines dans le syndicalisme révolutionnaire et l’anarchisme et dans ce corps particulièrement original de l’armée italienne, les Arditi, dont ils veulent perpétuer l’esprit. C'est une continuité qui se lit aussi bien dans leur organisation militariste que dans l’adoption de techniques de combat étrangères jusque-là au mouvement ouvrier.

Si le caractère subversif et antibourgeois des Arditi del popolo ne fait aucun doute, il reste néanmoins essentiellement un mouvement militaire qui ne mène pas une lutte politique contre le fascisme à proprement parler (il n'y a pas d'objectifs politiques comme le renversement du système, l'instauration du socialisme) mais uniquement contre ses manifestations les plus spectaculaires que sont les attaques squadristes. Si les Arditi del popolo permettent de rassembler des communistes, des socialistes, des républicains, des anarchistes, des syndicalistes révolutionnaires, c’est avant tout sur la base pratique d’une volonté commune d’action combattante et non sur une perspective politique d'un "après". Cette subordination du politique au militaire explique en grande partie l’échec du mouvement, mais pouvait-il en être autrement dans une organisation si hétérogène, reflet de la profonde division de la "gauche" italienne. L’histoire des Arditi del Popolo est de ce point de vue symptomatique du drame du mouvement ouvrier italien après la Première Guerre mondiale même si l'organisation militaire apparaît également comme la grande occasion manquée de l’antifascisme avant la marche sur Rome.

Articles et sites dont proviennent la synthèse de ce texte:

- Les Arditi del popolo et la lutte armée contre le fascisme (1921-1922), David François, L'autre côté de la colline, mai 2016 (qui est le plus complet sur l'aspect militaire).

- Arditi del Popolo, Redskins Limoges, reproduction d'un article paru dans le zine BARRICATA N°20.

- Guido Picelli: rebelle et dérangeant, entretien avec Giancarlo Bocchi, Olivier FAVIER, Dormira jamais.

- Italie 1918-1922, les Arditi del Popolo, Redskins Limoges, reproduction d'un article publié en anglais et traduit par le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation.

 

Bibliographie italienne:

- Eros Francescangelo, Arditi del popolo, Argo Secondari e la prima organizzazione antifasciste (1917-1922), Odradek, 2000.

- Valerio Gentili, La legione romana degli Arditi del Popolo, Purple Press, 2009.

- Valerio Gentili, Roma combattente. Dal «biennio rosso» agli Arditi del Popolo, la storia mai raccontata degli uomini e delle organizzazioni che inventarono la lotta armata in Italia,Castelvecchi, 2010.

- Marco Rossi, Arditi, non gendarmi! Dalle trincee alle barricate: arditismo di guerra e arditi del popolo (1917-1922), BFS Edizioni, 2011.

- Claudia Piermarini, I soldati del popolo. Arditi, partigiani e ribelli: dalle occupazioni del biennio 1919-20 alle gesta della Volante Rossa, storia eretica delle rivoluzioni mancate in Italia, Red Star Press, 2013.

En français :

- Enrico Serventi, Alceste de Ambris l'anti-Mussolini, l'utopie concrête d'un révolutionnaire syndicaliste, Presses Universitaires de Rennes, 2019

- Angelo Tasca, Naissance du fascisme, Gallimard, 2004.

- Claudia Salaris, A la fête de la révolution, artistes et libertaires avec d'Annunzio à Fiume, éd. du Rocher, 2006.

- Revue Mil neuf cent, Le syndicalisme révolutionnaire, la charte d'Amiens à cent ans, article Le syndicalisme révolutionnaire en Italie (1904-1925), par Willy Gianinazzi.

- Carmela Maltone, Les antifascistes italiens dans le Sud-Ouest 1924-1940, Presses Universitaires de Bordeaux, 2006.

- Robert Paris, Les origines du fascisme, Flammarion.

- Pino Cacucci, Oltretorrente, Christian Bourgois, 2005.

- Pino Cacucci, Rebelles! ,  chap.10 Argo l'Ardito, Christian Bourgois, 2003.

- Bruno Paleni, Italie 1919-1920, les deux années rouges, fascisme ou révolution ?, Les Bons Caractères, 2011.

- CSR, brochure Syndicalisme contre fascisme, quelle lutte antifasciste ?